Coop des Milieux
Faire communautés énergétiques
Coop des Milieux
Préambule

Préambule

Depuis au moins une dizaine d’années, l’urgence écologique recompose le paysage des acteur·ices qui s’emparent des enjeux énergétiques, dans un double mouvement. L’énergie fédère et divise, engageant des assemblages singuliers, des alliances inexplorées et de nouveaux rapports de force.
L’aspiration – ou la nécessité – à avoir prise sur des questions qui affectent de manière directe nos milieux et conditions de vie agrège des collectifs pluriels, hétérogènes et en reconfiguration permanente. Aussi, le périmètre des acteur·ices identifié·es et soutenu·es par la puissance publique d’une part, et les initiatives tournées spécifiquement vers les énergies renouvelables citoyennes d’autre part, ne rendent que très partiellement compte de la pluralité et de la richesse des dynamiques qui composent le champ des transformations en cours.

Aussi, avec ce recueil, notre intention est de contribuer à proposer et discuter d’une lecture élargie du concept de communauté énergétique en participant à faire récits de cette diversité. Ceux ici réunis s’inscrivent en prolongement d’un compagnonnage actif de plusieurs années avec plusieurs communautés, dans le contexte de préfiguration puis de consolidation de la Fabrique des Bifurcations Énergétiques1.
Sur la base de ce premier répertoire d’actions, nous formulons la nécessité de protéger et cultiver la diversité des formes de communauté. Faire le pari des communs, c’est se donner la capacité d’adresser de façon démocratique les défis qui nous traversent, au sein d’un mouvement plus large de réappropriation·s, pour agir sur nos modes d’existence.


  1. La Fabrique des Bifurcations Énergétiques est pensée comme un dispositif d’action publique collective, portée sur l’accueil et l’appui d’approches démocratiques, territorialisées, et non-solutionnistes d’enjeux écologiques. Elle est animée par l’association Coop des Milieux en partenariat avec l’ADEME. 

Coop des Milieux
Énergies et pouvoir habitant

Énergies et pouvoir habitant

Margot Medkour

Manifestation sur l’Île de Nantes, 2020. Photo : Nantes en commun·e·s

CM Tu as participé à la création de Nantes en commun·e·s (NEC) puis Énergie de Nantes (EDN). Peux-tu nous dire comment tu en es arrivée là ?

MM Je me définis avant tout comme une militante de l’éducation populaire.
Je suis arrivée à Nantes en 2011 pour y faire mes études et j’ai commencé à m’engager en politique fin 2014, à Nouvelle Donne1. Fin 2016, avec deux amis, Clément et Damien, nous avons initié « le mouvement du 10 novembre », dans le but de mettre en débat des questions globales (la démocratie, le travail, l’écologie…). On a créé des espaces où les gens se sentent accueilli·es et arrivent à avoir des discussions politiques alors qu’elles et ils ne revendiquent pas faire de politique.

À un moment donné, avec une poignée de personnes, on s’est dit qu’il manquait un mouvement politique et social sur la ville, inspiré des mouvements (localisés) de contestation de la métropolisation, du mouvement des communs et des initiatives municipalistes.
À partir de l’idée de faire mouvement dans la durée, en faisant des choses concrètes, ici et maintenant, nous avons créé Nantes en commun·e·s (NEC) et nous avons consacré notre première enquête sur un enjeu clé : l’énergie.
En effet, l’énergie est absolument fondamentale pour l’autonomie locale, dans une perspective écologiste (relocaliser des savoir-faire artisanaux, se nourrir localement, etc.). C’est aussi un sujet technique par excellence, où personne ne veut s’y plonger.

Par ailleurs, j’avais eu l’occasion de travailler auparavant avec Stanislas et Arthur qui avaient réalisé un tour d’Europe des micro-réseaux énergétiques. Je savais qu’une ville, c’est une bonne échelle pour mettre en place des micro-réseaux.

CM Comment avez-vous mené cette enquête habitante sur l’énergie ?

MM NEC s’est construit par élargissements successifs. Le processus a été lancé en février 2018, avec cinq d’entre nous. Le 8 novembre 2018, on est déjà cinquante pour tester à la fois le discours de NEC et la méthode d’enquête. Puis d’autres enquêtes se lancent. L’enquête énergie avance bien, et en décembre 2018, j’invite Stanislas (REScoop), Claire (RÉCIT) et Charles (Virage Énergie Climat Pays de la Loire) sur un atelier pour tester un format « d’appel à témoins ». On présente notre support d’enquête, à partir duquel on demande aux témoins de réagir. Le 31 janvier 2019, lors d’un temps de NEC, on est une centaine à mener des enquêtes. Régis arrive fin février 2019. Lors d’un atelier, un habitant très impliqué à NEC, vivant à Beaulieu, insiste sur l’opacité des fournisseurs et l’importance de partir des factures des gens pour travailler le sujet. Dans la restitution de l’atelier, Régis parle alors de fournisseur local, inspiré de ce qu’il a pu voir à Prats-de-Mollo-la-Preste2.

CM En novembre 2018, il y a le mouvement des Gilets jaunes qui prend de l’ampleur. C’est un mouvement qui est lui aussi porté sur la réappropriation d’enjeux énergétiques. Est-ce qu’il a eu des effets sur l’élan que vous aviez ?

MM Oui, c’est une atmosphère et un contexte qui ont résonné avec nos actions !

CM Lorsque Régis formule en début d’année 2019 cette idée de fournisseurs locaux, comment est-elle reçue ?

MM Je la garde en tête. Ce qui est décisif, c’est notre visite à Barcelone en avril 2019. Barcelona en comú3 lance alors sa campagne municipale pour un second mandat et dans les politiques réalisées, le fournisseur métropolitain Barcelona Energia est beaucoup mis en avant. On rencontre aussi le mouvement autour du logement, les communs urbains, la coopérative intégrale catalane, et l’on voit comment la mairie peut favoriser ces communs. Cela nous fait beaucoup réfléchir.

On a élaboré un récit qui puisse être compris par des personnes qui ne parlent pas d’énergie, et qui permet de comprendre en quoi les micro-réseaux sont intéressants d’un point de vue politique. Un point commun entre Énergie de Nantes (EDN) et Enercoop (un pionnier et précurseur), c’est que nous faisons valoir que le fournisseur a un potentiel politique énorme. Mais une fois que les gens adhèrent à Enercoop, ils et elles ne peuvent pas faire grand chose, dans les faits.

La philosophie de l’enquête, c’est vraiment de rendre possible, en actes, la réappropriation de l’énergie et la mobilisation des habitant·es. L’énergie est un sujet dont nous sommes « privé·es » parce qu’il est très technocratique, du fait de la construction d’un système énergétique centralisé français post 1945.

CM À sa création en 2021, EDN se positionne pour être un fournisseur d’énergie territorial qui a pour mission d’agir pour plus de sobriété. Tu peux nous en dire plus sur cette intention sachant qu’aucun fournisseur d’énergie en France n’a d’action significative sur « la maîtrise de la consommation » ?

MM La « sobriété » est, pour moi, une notion qui vient du monde des ingénieur·es. C’est une certaine écologie. Je préfère parler d’un « fournisseur qui a pour mission de faire décroître la consommation ». Beaucoup d’études sur les inégalités montrent que les classes populaires ne sont pas celles qui consomment le plus d’énergie.
En 2021, nous sommes allé·es à une rencontre dédiée aux énergies citoyennes, à Redon4. Nous avons clairement senti un décalage, avec des discours très institutionnels et techniciens. Il y a une différence de classe sociale entre les initiatives d’énergies citoyennes et les mouvements de réappropriation de l’énergie.

CM Comment, avec NEC, faites-vous communauté politique ? Comment cela rend possible une irruption dans le champ des énergies citoyennes ?

MM Le point de départ de NEC, c’est un grand sentiment d’impuissance : dérèglements climatiques, inflation, précarisation… On est en capacité de ne rien pouvoir faire, de n’avoir prise sur rien. La méthode que l’on a choisie est celle des enquêtes. Toutes n’ont pas abouti à la création de communautés, mais elles permettent la réappropriation des sujets et gagner en puissance collective. Elles comportent toujours deux grandes questions (qui ouvrent des imaginaires et donnent le sentiment d’être plus puissant·es pour agir) : 1/ que pouvons-nous faire si nous sommes aux manettes des institutions ? 2/ que pouvons-nous faire en dehors ?

Construire un pouvoir habitant, c’est construire une capacité à faire la ville et à le faire en commun·s

On peut avoir un impact énorme sur la ville par nous-mêmes, par le fait de l’organisation collective, et en remettant du débat sur des sujets abordés de manière très technique. Beaucoup de gens qui vivent en ville ne l’habitent pas.

Habiter, c’est pouvoir façonner son lieu de vie, y laisser des traces, l’organiser collectivement. Habiter, c’est sortir de la position de consommateur. Pour nous, il y a un clivage entre investisseur·euses et habitant·es. On ne naît pas habitant, on s’efforce de le devenir collectivement. Construire un pouvoir habitant, c’est construire une capacité à faire la ville et à le faire en commun·s, pour repousser les forces de marchandisation.

CM Le « faire en commun·s » implique un rapport à l’institution. Comment l’articulez-vous avec la « capacité habitante » ?

MM Quand on parle de commun·s, on s’inscrit dans la génération d’institution·s.

L’expression de pouvoir habitant, elle est arrivée en 2021, lorsque Clément dit : on va créer une « contre-mairie habitante ». Une révolution, c’est destituer des réalités et instituer de nouvelles réalités. Après avoir obtenu 9% des votes aux élections municipales en 2020, on considère que ce qu’on promeut en termes de discours et de pratiques a un écho dans la ville. Les nouvelles réalités peuvent devenir majoritaires. Il faut pouvoir les construire, les donner à goûter.

Notre discours et pratique des communs a 4 dimensions :
1/ matérielle et immédiate – se réapproprier sa subsistance, en étant ouvert·es sur les autres (telles que nos réflexions autour d’une mutuelle des communs avec la mise en place d’une cantine populaire, d’une tarification sociale de l’énergie, la création du café populaire le Chapeau Rouge5, etc.) 2/ sociale – pour mobiliser les gens et s’adresser à un public plus large que les personnes qui animent le commun6 3/ militante – lutter contre le monde actuel pour aller vers autre chose (par exemple la lutte qui est engagée dans le quartier du Breil contre la précarité énergétique) 4/ culturelle – développer des discours politiques pour faire bouger des lignes dans la bataille des idées.

CM Avec la FabÉnergies, nous avons été plutôt agissant·es sur la dimension culturelle du faire commun. Selon toi, qu’est ce que cela a produit ?

MM Une bataille culturelle, ça nécessite d’organiser l’appropriation et de créer des formes. C’est un savoir-faire qui est très difficile à construire collectivement. Le journal des grandes assemblées d’EDN7 est notamment un outil très précieux qui a un très gros potentiel pour faire de l’éducation populaire. Je suis très reconnaissante du fait que vous soyez venu·es (via la FabÉnergies) avec cette envie de donner une forme aux grandes assemblées d’EDN. On pourrait le faire avec plein de communs et sur le mouvement NEC en général. Cela pourrait avoir un impact énorme.

Journal #7 en version papier. Photo : L. Lagadic & M. Pommier

Plus largement, vous êtes à la fois parties prenantes des communs de NEC, tout en donnant du recul. C’est un apport précieux, avec une approche très respectueuse. Vous faites un travail d’acupuncture pour créer des connexions précieuses entre des réseaux à des moments précis. C’est, par exemple, ce que j’ai apprécié quand vous nous avez proposé d’aller au Festival low-tech8 pour intervenir sur l’agora « Territoires et démarches low-tech ».

CM Le chantier-école à Angreviers (en réponse à l’appel de Reprises de savoirs9), s’inscrit aussi dans ce registre de la bataille culturelle. Il part d’une interpellation d’un membre d’Eaux et Rivières de Bretagne à propos de la continuité écologique lors de ton intervention au Festival low-tech en juillet 2022. Ça a été un point de rencontre entre une écologie sociale, matérielle, urbaine, et une écologie des « milieux vivants ».

MM Ça m’a amené à me confronter avec de nouvelles problématiques écologiques, liées aux rivières et aux politiques publiques dédiées à leur « gestion », en lien avec la continuité écologique.
C’est une écologie qui est plus éloignée de moi. Les échanges avec la philosophe Sophie Gosselin ont été particulièrement fertiles !


  1. Nouvelle Donne est un mouvement dit citoyen lancé en 2002 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Nouvelle_Donne_(parti_politique

  2. Prats-de-Mollo-la-Preste est une commune du département des Pyrénées-Orientales. Voir le chapitre « Cultures populaires des énergies », page 39. 

  3. Barcelone en commun (en catalan : Barcelona en comú) est un parti politique espagnol écologiste, constitué en vue des élections municipales de 2015 à Barcelone, qu’il a remportées. 

  4. Les Rencontres Européennes de l’Énergie Citoyenne (REVE) ont eu lieu en juin 2019 à Redon (située dans le département d’Ille-et-Vilaine, en Bretagne). 

  5. Le Chapeau Rouge est un café associatif et populaire situé à Nantes. Il a été ouvert par Nantes en commun·e·s en 2021. 

  6. Voir la notion de « communs sociaux » proposée par Pierre Sauvêtre. 

  7. Voir par exemple le journal #7 en version web: https://fabenergies.cc/publications/journal-des-grandes-assemblees-d-edn-7 

  8. Un Festival low-tech a été organisé à Concarneau en juin et juillet 2022 par le Low-tech Lab : https://lowtechlab.org/fr/actualites-blog/communique-un-festival-low-tech-du-25-juin-au-3-juillet-a-concarneau. Voir le chapitre « Démarches low-tech et territoires », page 45. 

  9. L’appel de Reprises de savoirs invite à multiplier des « chantiers-pluriversité·s », ou chantier-école, où il s’agit de mettre l’école en chantier depuis des lieux, et permettre la réappropriation de savoirs de subsistance (ou « terrestres »). Voir le chantier-école nommé « Habiter des milieux énergétiques » qui a eu lieu du 3 au 8 juillet 2023 à Angreviers : https://www.reprisesdesavoirs.org/chantiers-pluri·versites 

Coop des Milieux
Micro-réseaux et pouvoir d’agir

Micro-réseaux et pouvoir d’agir

Arthur d’Herbemont

Le 6 avril 2023, Arthur donne en assemblée un aperçu des données pour piloter la production d’électricité parla turbine d’Angreviers. Photo : M. Pommier

CM Comment en es-tu arrivé à prendre part au mouvement Nantes en commun·e·s (NEC) puis à participer à la création d’Énergie de Nantes (EDN) ?

AH J’ai fait dans les années 2010 des études dans une école d’ingénieurs qui est à la fois scientifique et capitaliste (sic.), et j’ai fait un master sur l’énergie à l’Université Paris Diderot. En 2016, avec mon frère Stanislas, nous avons fait un tour d’Europe des micro-réseaux communautaires1, dans l’intention de comprendre si l’on peut vraiment réorganiser la société à partir de systèmes énergétiques. On a effectué une cinquantaine d’entretiens (qui ne sont pas encore publiés).

Nous sommes notamment allés à Schönau im Schwarzwald2, un micro-réseau dans la forêt noire (Bas-Rhin). L’histoire c’est qu’elles et ils ont racheté le réseau à l’opérateur allemand pour ne plus être dépendants physiquement de la centrale nucléaire à proximité. On s’est entretenus en mai 2016 avec le fils du fondateur du mouvement et le premier salarié de la nouvelle entreprise locale de distribution EWS3. Ce dernier a fait le geste technique et symbolique de déconnexion du réseau national, cela a été un des plus grands moments de sa vie !
Une autre expérience qui m’a marqué, c’est Polarstern4, une société basée à Munich, qui s’inscrit dans une logique de justice sociale plutôt « décroissante ». Elle opère de l’auto-consommation collective d’électricité à l’échelle de bâtiments dans une version ultra simple (à l’époque, le mieterstrom5). En contraste, c’est très compliqué de le faire en France. Le fait que l’Allemagne ait un système énergétique décentralisé donne cette marge de manœuvre. Cette expérience, c’était une inspiration pour faire EDN sans agrément de la Direction Générale de l’Énergie et du Climat (DGEC).

En parallèle, je me suis intéressé à la philosophie de l’autonomie (au sens large) avec Clément et Margot. On s’est questionné·es sur ce qu’était la frontière d’un système, sur le fait que l’autonomie n’écarte pas la question de la dépendance.

CM Les micro-réseaux et l’autonomie, tu les rattaches à quelles pensées ?

AH Un micro-réseau, c’est « le truc » technique pour appréhender l’autonomie. Les bases techniques, je les ai trouvées dans des thèses de doctorat (notamment à l’École des Mines). Ces thèses ont creusé les enjeux de maîtrise de la demande, de raccordement de moyens d’énergies renouvelables (éolien, solaire, etc.) et de réseaux de micro réseaux. La pensée de l’autonomie de Castoriadis, mais aussi des réflexions de physiciens comme Francisco Varela6 et des penseurs de l’écologie comme Ivan Illich7. Un micro réseau est avant tout une histoire sociale, politique et physique, avant d’être un défi technique.

CM Comment fais-tu l’articulation entre les micro-réseaux communautaires, les enjeux d’autonomie et la notion de « communs de l’énergie » ?

AH Le fil rouge, c’est le sujet de l’échelle. Je suis en aller-retour permanent entre technique et politique dans mes échanges avec les membres de NEC et EDN.

La notion d’autonomie, je l’attache au fait que c’est ce qui donne du pouvoir aux gens. Ce qui m’intéresse avec les communs, c’est que c’est ni le marché ni l’État. C’est un modèle d’auto-organisation capable d’une radicalité inédite, d’une adaptation efficace aux enjeux de son écosystème et qui donne sens à l’organisation collective.

CM Est-ce qu’EDN se destine vraiment à être le terreau d’un micro réseau ?

AH EDN est un mouvement politique et populaire autour de l’énergie, qui vise à réunir des gens qui vont construire des infrastructures socio-techniques en accord avec ce qu’elles et ils pensent (de la société, de la technique, etc.). L’activité de producteur et fournisseur paraît être un bon objet pour démarrer un tel mouvement populaire. La finalité, c’est de reprendre la main sur le système énergétique (ici et maintenant).

On ne fait pas de technique sans faire communauté. J’ai vu à quoi ressemblait une infrastructure d’information et de calcul faite pour des machines à payer.

EDN c’est moins Énergie de Nantes qu’Énergie en Commun·s numéro 1. Il y a la volonté de prendre le pouvoir, pas juste le changer. Le gros challenge ensuite, une fois que le pouvoir est pris, c’est comment le mettre en pratique·s, l’organiser (durable) et le rendre effectif (puissant).

Échanges au moulin d’Angreviers, juillet 2023. Photo : M. Pommier

CM Selon toi, quels sont les grands enseignements à tirer d’expériences comme Enercoop, un fournisseur d’énergie alternatif et pionnier qui a 20 ans ?

AH Enercoop8, c’est avec Enargia9, ce qui se rapproche le plus de ce qu’on essaie de faire en France. Je pense que nous faisons partie des héritier·es d’une tentative de transformation en profondeur du système énergétique dont Enercoop a été l’instigateur. Seulement, la transformation de ce système énergétique n’a pas eu lieu. Leurs concurrent·es direct·es (Ilek, Ekwateur, etc.) les ont dépassés, et leur organisation collective semble de plus en plus se rapprocher d’EDF (instances dirigeantes issues des grandes écoles élitistes, centralisation du pouvoir à Paris, etc.). En particulier, une des erreurs, cela a été de rester chevillée à la doctrine « payer plus cher pour faire la révolution ». Mon opinion est que c’est le fait d’un certain microcosme parisien. La marchandisation n’est pas un principe pour faire communauté·s.

EDN est un mouvement politique et populaire qui vise à réunir des gens qui vont construire des infrastructures socio-techniques en accord avec ce qu’elles et ils pensent.

CM Quelles sont les alliances que tu vois se dessiner dans l’énergie ?

AH Avec EDN, nous voulons faire émerger des fournisseurs territoriaux d’énergie partout en France. Nous sommes dans une démarche de transmission active.
Le tissu de coopératives régionales d’Enercoop, c’est un super terreau. Idem, les collectifs citoyens et municipalistes, comme Fréquence Commune10, sont des cibles. Enfin, nous voyons sur quoi nous appuyer sur certains travaux faites à l’ADEME. EDN a un agrément de la DGEC, mais nous avons encore un bout de chemin à parcourir pour faire fonctionner les dimensions techniques et organisationnelles.

Je vois aussi des alliances vers les différents mouvements low-tech (dont le Low-tech Lab11, et d’autres). Ils posent les bases et les bonnes questions sur nos outils de production, d’économie d’énergie et surtout d’utilisation de l’énergie et des ressources pour une société décroissante.


  1. Tournesol MicroGrids : http://www.tournesol-microgrids.org 

  2. Schönau im Schwarzwald est une ville allemande située au sein de la Forêt-Noire (Bas-Rhin) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Sch%C3%B6nau_im_
    Schwarzwald 

  3. EWS, l’entreprise de distribution de Schönau im Schwarzwald : https://www.ews-schoenau.de 

  4. Polarstern : https://www.munich-startup.de/startups/polarstern/ 

  5. Le mieterstrom est un mécanisme qui ne fonctionne qu’avec un unique PCC (point of common coupling). Il s’agit d’une forme d’autoconsommation cohérente avec la physique du réseau : https://de.wikipedia.org/wiki/Mieterstrom 

  6. P. Dumouchel, J-P Dupuy (dir.), Colloque de Cerisy, « L’Auto-organisation. De la physique au politique », 1994, éditions Seuil. 

  7. I. Illich, « Énergie et équité », 2018, éditions Arthaud. 

  8. Enercoop : https://www.enercoop.fr 

  9. Enargia : https://www.enargia.eus/fr 

  10. Fréquence Commune : https://frequencecommune.fr 

  11. Voir le chapitre « Démarches low-tech et territoires », page 45. 

Coop des Milieux
Faire de l’énergie un commun

Faire de l’énergie un commun

Régis Contreau

Lancement du chantier-école (Reprise de Savoirs) « Habiter les milieux énergétiques » au Moulin d’Angreviers, le 3 juillet 2023. Photo : M. Pommier

CM Avant de rejoindre Nantes en commun·e·s (NEC) et d’initier Énergie de Nantes (EDN), tu as passé 20 ans chez GRDF. Quel a été ton cheminement ?

RC Je suis issu d’un milieu modeste dans un contexte familial difficile. Je suis rentré à 17 ans à GRDF pour la sécurité de l’emploi et l’autonomie financière. J’ai travaillé au centre de recherche d’ENGIE de 2007 à 2014, puis au sein de GRDF de 2014 à 2021 pour développer la cogénération1. Cela m’a permis d’accéder à des formations en ingénierie. Entre-temps, à partir de 2010, j’ai côtoyé de plus en plus les idées de l’écologie via une AMAP en Seine-Saint-Denis. Je suis revenu habiter à Nantes en 2015, pour y travailler 50% de mon temps (et le reste à Paris). Fin 2017, après de nombreuses années d’effort et de propositions de redirection, j’ai pris conscience que je ne pourrais pas « changer le système de l’intérieur ».

CM Dans le cadre de tes activités chez GRDF, tu as fait un déplacement à Prats-de-Mollo-la-Preste. Peux-tu nous raconter les effets de ce passage ?

RC J’ai rencontré Nicolas Loubet (membre de la Coop des Milieux) en 2017. Cela m’a fait découvrir la MYNE2 puis DAISEE3, alors actif à Prats-de-Mollo-la-Preste4. Par suite, j’ai croisé David Gene5. Malgré nos divergences politiques, j’ai été marqué par son engagement autour du développement de l’autonomie énergétique de la commune.

CM Qu’est-ce qui t’a amené à t’engager dans Nantes en Commun·es (NEC) ?

RC NEC, c’est une posture assez radicale qui me va bien. J’ai commencé par participer à l’enquête dédiée à l’énergie en tant que « témoin ». Inspiré de ce que j’ai vu précédemment à Prats, j’ai évoqué l’idée de créer un producteur et fournisseur d’énergie locale… et on s’est tapé dans la main avec Arthur et Margot en se promettant de le faire. Puis Steffie a rejoint l’aventure, une spécialiste de l’efficacité énergétique. En 2021, l’équipe se réunit régulièrement aboutissant à la création de l’association EDN6. On affirme la volonté de créer des communs de l’énergie. L’activité de production et de fourniture est un moyen avec lequel on peut toucher plein de personnes.

CM Faire de l’énergie un commun, comment ça s’incarne en pratique ?

RC C’est une notion complexe qu’on tente de traduire. Faire de l’énergie un commun, ça consiste à ouvrir une troisième voie au-delà du public et du privé. L’intention est de donner le pouvoir aux usager·es de sorte qu’elles et ils définissent les règles de fonctionnement d’EDN afin de répondre aux besoins énergétiques. L’expérience du café Chapeau Rouge7 vient beaucoup nourrir nos pratiques. Nous portons ce café avec ses enjeux de gestion, de conflits d’usages et de vie commune.

Continuellement, nous devons faire des choix : le statut d’association plutôt que celui de société coopérative, devenir fournisseur d’énergie plutôt qu’opérateur, etc. Nous sommes régulièrement confronté·es à la question : jusqu’où peut-on décider ? Considérer que les usager·es ne sont plus de simples consommateur·ices, mais des décisionnaires est une belle idée, mais concrètement – en accord avec notre maturité collective – le plus difficile est de formuler des orientations dont on peut discuter lors d’une prise de décision populaire. Par exemple, la grande assemblée d’EDN #28 a été révélatrice du fait qu’il était possible de discuter des moulins en assemblée. On a ouvert ensemble plusieurs questions : faut-il acheter des moulins ? Jusqu’où peut-on fixer un tarif moins cher ? Doit-on fixer un tarif un peu plus cher au début pour qu’EDN puisse mettre de l’argent de côté et acheter d’autres moyens de production ?

J’espère qu’on arrivera petit à petit à élaborer une prise de décision collective sur des sujets aussi complexes (d’un point de vue technique, politique, etc.). Pour le moment, les grandes assemblées d’EDN permettent de faire de l’éducation populaire autour d’actualités liées à l’énergie, et de discuter d’orientations.

Faire de l’énergie un commun, nous a amenés à acheter un moulin à Angreviers, sur la Sèvre Nantaise (pour en prendre soin collectivement, comprendre comment il fonctionne), dans l’objectif de pouvoir remettre en service d’autres moulins, et lancer un mouvement plus large de réappropriation de ces moyens de production.

Aperçu de la grande assemblée d’EDN #2, qui a eu lieu le 23 juin 2022 à Nantes. Photo : Nicolas Loubet

Dans les prochains mois, mon rôle (avec d’autres) au sein d’EDN consistera à fournir des scénarios pour nourrir des assemblées populaires qui vont permettre d’acter des décisions, puis à décliner ces décisions en gestes opérationnelles.

Cette implication et cette importance de la démocratie (radicale) dans la gouvernance sont majeures. Reprendre le pouvoir en ayant les moyens de dépasser la posture de consommateur·ice, c’est émancipateur et empouvoirant, que ce soit dans le domaine de l’énergie, mais aussi dans tout ce qui constitue notre autonomie et notre subsistance. En retrouvant du pouvoir d’agir, on redevient capable de prendre la mesure de la rareté des ressources et la fragilité des milieux. On ne laisse plus les entreprises faire du profit et gérer à notre place les réponses à nos besoins fondamentaux. C’est majeur dans la prise de conscience écologique.

CM Comment cela résonne avec la notion de communauté énergétique ?

RC EDN est une communauté de personnes qui se réapproprient globalement l’énergie, mais cela n’a rien à voir avec la manière dont c’est stipulé dans le code de l’énergie9. Les producteur·ices de l’énergie sont aussi usager·es, c’est une communauté de personnes qui n’est pas cantonnée à l’énergie stricto sensu.

Prenons l’exemple de la chaussée10 liée au moulin d’Angreviers. C’est un passage pour franchir à pied la Sèvre Nantaise. Elle a une grande communauté d’usager·es. En juin 2023, Laurent11 a souhaité fermer l’accès à la chaussée pour plusieurs raisons, soulevant de vives réactions des habitant·es. Durant la première réunion publique en juin 2023, nous avons fait en sorte d’ouvrir et de maintenir le dialogue. Lors de la seconde réunion, les liens se sont développés, et l’on est parvenu à échanger autour de la rivière et du canal avec l’ensemble du voisinage. On a fait visiter la turbine à une habitante qui ne l’avait jamais vue en 65 ans ! Ces réunions permettent aux gens de se croiser, de voir l’installation technique et d’embarquer dans la démarche.

CM Qu’est-ce que vous entendez à EDN par « prendre soin d’un moulin » ?

RC Il y a l’enjeu de se lancer, même sans avoir d’expertise technique. Dans un contexte normatif très présent, la question de la reprise de savoirs (très techniques et pointus) est complexe. Laurent nous a formé·es sur les aspects juridiques et Guillaume12 sur des aspects techniques (ce qu’on appelle le fermage de moulins).
On a quatre types de données pour opérer le moulin13 : la hauteur d’eau au niveau du seuil, la puissance produite, le débit et la hauteur d’eau en amont (via Vigicrues14). Une réussite, c’est que la turbine génère de l’électricité depuis plusieurs mois. Une trentaine de personnes sont venues se former. Au quotidien, nous sommes environ six personnes à nous en occuper. C’est suffisant, mais il nous reste du travail pour mieux organiser un roulement des personnes (en étant très vigilant·es à la diversité de genres). Beaucoup de personnes s’impliquent, mais peu portent la charge mentale au quotidien. La responsabilité collective émerge encore difficilement.

L’été de cette année constitue un tournant, car on a commencé à vivre là-bas, notamment lors du chantier-école en juillet 202315. Le site du moulin permet de dépasser le modèle de production : c’est un véritable lieu de vie. Il n’est pas qu’un commun social, mais aussi un milieu. Cela bouscule notre manière d’envisager les communs avec des « usager·es » qui ne sont pas toutes et tous humain·es.

CM Avec du recul, qu’est-ce que la Fabrique des Bifurcations Énergétiques a apporté sur la phase de lancement d’EDN (sur la période 2021–2023) ?

RC Vous nous aidez à faire des liens importants, comme avec les habitant·es de Prats-de-Mollo ou avec David Marchal lors des secondes assises des énergies renouvelables citoyennes à Nantes en 2021, ou encore avec la communauté Reprises de Savoirs16, à la faveur de l’organisation du chantier-école de juillet 2023.

Votre présence aide à prendre du recul. Cela joue beaucoup sur le fond et sur la forme. Vous avez pris les devants pour mettre en place un processus de documentation et d’édition des grandes assemblées, c’est vraiment très précieux. Le journal17 circule et il y a toujours des exemplaires disponibles au Chapeau Rouge.


  1. La cogénération désigne la production simultanée de deux formes d’énergie différentes dans la même centrale. 

  2. La MYNE est un laboratoire citoyen, tiers-lieu·x libre et open source à Villeurbanne (en métropole de Lyon). https://www.lamyne.org 

  3. DAISEE est un programme de recherche-action qui a émergé en 2016, porté sur des enjeux démocratiques des systèmes énergétiques. En 2018, il est co-porté par la MYNE, Cellabz, l’Assemblée Virtuelle et Prats’EnR : https://daisee.cc 

  4. Voir le chapitre « Cultures populaires des énergies », page 39. 

  5. David Gener est président de la SCIC E.CO.CIT, directeur général de la SEM Prats’ENR, et fondateur de LLUM (fournisseur d’électricité). 

  6. Extrait de l’objet de l’association EDN : « Rassembler des personnes qui se reconnaissent dans la nécessité d’une réappropriation de l’énergie par les habitant·e·s de Nantes et alentours comme une voie crédible et durable pour relever les enjeux écologiques, sociaux et politiques actuels. (…) ». 

  7. Le Chapeau Rouge est un café associatif et populaire situé à Nantes. Il a été ouvert par Nantes en commun·e·s en 2021. 

  8. La version web du journal #2 est accessible  via : https://fabenergies.cc/publications/journal-des-grandes-
    assemblees-d-edn-2 

  9. Voir la définition juridique de la notion de communauté énergétique : https://fabenergies.cc/glossaire#communaute-energetique-ue 

  10. La chaussée à Angreviers prend la forme d’anciens plots en pierre de taille posés au-dessus du seuil du moulin, qui rendent possible la traversée de la Sèvre Nantaise à pieds lorsque le niveau d’eau le permet. 

  11. Laurent Pascail est dirigeant de la société « Le Moulin Idéal », et l’ancien propriétaire de la turbine, il reste néanmoins détenteur du gîte. 

  12. Guillaume est « amoulageur », c’est-à-dire spécialiste de la construction et la maintenance de moulins. 

  13. Voir le tableau de bord dédié d’EDN : https://dataviz.energie-de-nantes.fr/d/bPYPyIb4z/general 

  14. Vigicrues est un service public d’information sur le risque de crues des principaux cours d’eau en France : https://www.vigicrues.gouv.fr 

  15. Voir le chapitre « Énergies et pouvoir habitant », page 10. 

  16. Ibid. 

  17. Ibid., page 9. 

Coop des Milieux
Énergies et corps-territoires

Énergies et corps-territoires

Sophie Gosselin

Rencontre « Faire alliance avec la terre » avec Sophie Gosselin, Marin Schaffner et Philippe Vion-Dury, dans le cadre de l’exposition « Lancer l’alerte. Rachel Carson et autres sentinelles de l’écologie ». Photo : A. van Wassenhove

CM Pourrais-tu nous donner des points de repère sur ton parcours ?

SG Durant mes études en philosophie, j’ai participé à la création d’une association d’art sonore par laquelle j’ai découvert le monde des logiciels libres1. Cela a eu un effet performatif sur le collectif et a transformé nos pratiques. L’acte de création devenait un espace commun, fondé sur la coopération, le partage. C’était une époque où l’on pouvait encore croire aux pouvoirs transformateurs des logiciels libres. La réappropriation des outils a permis de déplacer la centralité de l’association, depuis les technologies numériques vers les manières de faire commun et communauté. Cela faisait écho à l’approche du mouvement des « sans terre2 » (que j’ai découvert au Forum Social Mondial3 organisé au Brésil), qui agissent sur le monde par d’autres manières d’habiter la terre, de faire communauté, de se réapproprier l’ensemble des moyens de subsistance.

Au même moment, je réalisais mon mémoire de philosophie sur le concept d’idéologie chez Marx. J’ai notamment réfléchi à la fonction que la « chambre noire » (camera obscura) comme dispositif et métaphore technique pouvait avoir dans la construction conceptuelle de penseurs modernes tels que Marx ou Descartes. Ils se sont appuyés dessus pour repenser le sujet humain. Cette chambre noire délimite un espace de conscience coupé du monde des corps, des milieux naturels. C’est précisément cette coupure esprit/corps, opérée par un dispositif technique, qui me semble structurer le mode de pensée moderne.

J’ai par la suite donné des cours de philosophie à l’université, sur l’histoire des technologies numériques. J’ai alors mieux saisi l’histoire et le projet de la cybernétique. Cela m’a permis de prendre un recul critique avec ces technologies en voyant à quel point elles réalisaient matériellement un projet politique, idéologique, fondé sur le contrôle. J’ai compris aussi que nos propres pratiques numériques contribuaient à faire advenir le projet de société contenu dans ces dispositifs technologiques eux-mêmes, un projet qui organise un rapport au monde reposant sur la traduction de l’ensemble des variations phénoménales, sensibles, en signal et code4. Cela justifie à l’échelle planétaire le grand maillage technologique en cours. J’ai perçu les technologies comme un nouvel évangile : nous reconduisons des gestes coloniaux par les technologies que nous utilisons et concevons.

Au Forum Social Mondial en Inde, il y avait sans cesse des coupures d’électricité. Cela révélait, en négatif, la réalité de ce que supposent ces technologies numériques : il faut de l’énergie en continu (sans interruption) pour permettre à ce système d’exister. Une des spécificités des technologies numériques est de faire système, et s’appuyer sur un ensemble d’infrastructures qui, dans leurs fondements, sont extractivistes et capitalistes.

Plus tard, j’ai rencontré David gé Bartoli, qui fréquentait des ami·es travaillant à la Clinique de La Bord5. Cela m’a progressivement amené vers d’autres voies, où il s’agissait de travailler et soigner les relations qui permettent de cohabiter ensemble au sein d’un lieu de vie. C’est notamment là que m’est apparue l’importance des autres qu’humains pour nourrir et donner corps au collectif habitant. Comment reconfigurer les manières de faire commun·s, en incluant des êtres vulnérables ? Comment habite-t-on l’espace collectivement, depuis des corps sensibles et sentants, en incluant les humains et les autres qu’humains ?

CM Peux-tu nous parler de Reprises de savoirs et des chantiers-écoles ?

SG Avec Christophe Bonneuil – avec qui j’enseigne à l’EHESS6 – je participe aux travaux de la revue d’écologie politique Terrestres7. On a participé à « Reprise de terres8 », une série d’enquêtes destinées à supporter des reprises des terres (dans un contexte où les paysan·nes partent à la retraite et où il y a un accaparement des terres). L’ambition initiale était de créer des alliances entre différentes actrices et acteurs concerné·es.

Cela a abouti à une rencontre à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en 2021. Mais reprendre des terres ne suffit pas : il est aussi nécessaire de se ressaisir des savoirs et des techniques qui permettent de répondre aux besoins de subsistance et de faire collectif.

Nous sommes parti·es du constat que de plus en plus de personnes ne se reconnaissent pas ou plus dans un système d’enseignement assujetti à des finalités économiques et qui ne répond pas aux enjeux et défis de notre époque. Des étudiant·es tentent de s’émanciper des orientations imposées (e.g. les déserteur·euses). Mais aussi, de nombreux savoirs circulent dans les milieux associatifs et militants. Il s’agit de créer des ponts et de nouvelles manières de faire en contribuant à l’émergence des savoirs terrestres et des lieux où ils peuvent se partager.

Nous inspirant des chantiers collectifs organisés lors de l’événement « Sème ta ZAD9 », nous avons proposé d’initier ce processus de Reprises de savoirs en lançant un appel à faire des chantiers-écoles (en France et ailleurs). Plus d’une centaine de personnes (militantes, universitaires, etc.) se sont ralliées à cette proposition.

Des opposant·es au projet d’aéroport manifestent le 13 avril 2013 à Notre-Dame-des-Landes. Photo : J-S Evrard / AFP

Dans le faire communautés énergétiques, ce n’est pas faire de l’énergie autrement, c’est bien le faire communautés (terrestres) qui importe.

Le fait de penser les transmissions depuis des lieux, cela change complètement la manière d’aborder et transmettre des savoirs. Par exemple, l’approche transdisciplinaire est souvent hors sol, alors que lorsqu’on part d’un moulin, les savoirs s’articulent autour d’un lieu d’où se déploie ce questionnement. La re-territorialisation des pratiques d’enseignement et de savoirs, cela me donne envie de créer des écoles-territoires.

CM Dans « écoles-territoires », il y a le mot « territoire » qui revient sur la scène dans tous les milieux de l’écologie, y compris ceux qui voient le territoire comme quelque chose de fermé. Peux-tu re-signifier ce que veut dire « territoire·s » depuis ton expérience ?

SGJe me suis longtemps méfiée du terme territoire, car il est plutôt utilisé par les administrations et l’État (qui cherchent à définir des frontières). Mon emploi de ce terme s’inscrit dans une autre configuration de pensée qui est celle du corps-territoire10, concept qui a été développé par des écoféministes d’Amérique latine. Dans leurs analyses, le point commun entre patriarcat, colonialisme et capitalisme est de réduire le corps à un objet passif, exploitable, appropriable, à une ressource. Émanciper leur corps de femme de la domination patriarcale va de pair avec l’émancipation des autres formes de vie avec lesquelles elles cohabitent et font communautés (plus qu’humaines). Le corps-territoire permet de dire que le territoire n’est pas une surface qui va être gérée par une administration d’État, ni un espace délimitable et appropriable par un pouvoir surplombant, mais précisément ce dont on fait l’épreuve en tant que corps collectif, qui prend forme grâce aux tissages de nos relations. Cela permet de regarder le territoire non pas comme ce qui préexiste, mais comme ce qui est sans cesse en train de se recomposer, dans les dynamiques du vivant et de toutes les alliances entre les êtres qui cohabitent.

En arrière-plan, l’enjeu politique est celui de l’habiter : comment habite-t-on collectivement en prenant soin de ce corps-territoire ? La question de la transmission des connaissances s’inscrit dans une perspective plus générale qui est l’idée d’une politique du soin. C’est à partir de cela que l’on peut faire émerger des écoles-territoires, qui permettent de se doter d’outils pour prendre soin du corps-territoire.

CM Le mot « milieu » est employé lorsqu’il s’agit de parler de nos interdépendances avec les infrastructures techniques. Le chantier-école d’Angreviers11 (juillet 2023) a consacré l’expression « milieux énergétiques ». Qu’est-ce que t’évoque cette notion ?

SGLe milieu, on est inscrit·es dedans. Une posture de surplomb n’a pas lieu d’être. Ce qui est intéressant avec l’idée de milieu énergétique, c’est qu’on entre en questionnement à travers le milieu et non par l’énergie. Le chantier-école à Angreviers a démarré par des observations permettant de nous réinscrire dans l’écosystème, avec les différentes espèces qui le compose, en posant d’emblée la question des relations interspécifiques et de la cohabitation, en même temps que des questions sociales et techniques liées au moulin.

Dans notre livre Le toucher du monde12, on s’est intéressé·es avec David Gé Bartoli à ce que l’on entend par énergie en revenant à l’étymologie du mot energeia, qui correspond à « la force qui est au travail ». C’est l’idée que l’ensemble des puissances qui habitent un milieu doivent être mises au travail pour accumuler une force productive. Celle-ci peut être décrochée de son milieu d’origine pour servir des usages qui sont parfois à l’autre bout de la planète. Cela a pour conséquences de briser les cycles de don/contre-don qui donnent forme au corps-territoire et de le dévitaliser.

La notion de milieu énergétique permet un déplacement, depuis la capture, l’accumulation et la concentration des forces sous la forme d’une énergie productive, vers la circulation de forces libres au sein même des milieux de vie. Ce qui m’a intéressé chez Nantes en commun·e·s13 c’est qu’elles et ils attrapent la question énergétique à travers une préoccupation de faire communauté·s. Cela participe d’un déplacement d’une énergie productive vers une énergie relationnelle.

CM Comment s’y prendre selon toi pour faire communautés ?

SG La capacité des « sans terre » à s’organiser concrètement fait démonstration. Lorsque j’y suis allée, différents groupes de différents villages étaient en train de créer l’université des travailleur·euses du monde, en associant des architectes qui leur transmettaient des techniques pour la construire concrètement ensemble. En parallèle, toujours au même endroit, des jeunes se formaient en médecine pour aller à l’université de Cuba, associant des techniques de médecine moderne et des savoirs médicinaux traditionnels.

En France, l’État prend tellement de place, et il y a une telle atomisation de la société, qu’il est très difficile de faire émerger des communautés de cette manière. Les catastrophes écologiques sont, de mon point de vue, une occasion pour comprendre que les réponses de l’État sont structurellement inadéquates. C’est depuis les milieux, les territoires de vie que l’on a besoin de repenser des communautés, de réinventer des pratiques de solidarité à toutes les échelles, en créant des institutions qui se pensent depuis les territoires, les bassins-versants, les cours d’eau, et non plus depuis des unités administratives abstraites. Il s’agit aussi de faire émerger des écoles qui permettent des rencontres entre ces réseaux à l’échelle des territoires. Ce qui m’intéresse, ce sont les processus collectifs, politiques, institutionnels, qui permettent de faire émerger et de donner consistance à des corps-territoires.

C’est un peu de ça que j’ai senti dans l’intention des membres de Nantes en commun·e·s. Dans le faire communautés énergétiques, ce n’est pas faire de l’énergie autrement, c’est bien le faire communautés (terrestres) qui importe. Je me reconnais dans ce projet politique, que la Coop des Milieux porte également.

CM Où trouver l’espace disponible (et habitable) en France ?

SG Cela passe par un déplacement dans les manières de penser les enjeux politiques. Depuis où nous repensons ce qui fait relation, ce qui fait communauté ? Le fait de tenir compte que les autres-qu’humains sont des acteurs qui participent à façonner le corps-territoire avec nous, ne nous inscrit plus de la même manière.

J’habite à proximité de la Loire, et je suis impliquée avec d’autres autour de deux processus institutionnels autour des enjeux de l’eau et de l’alimentation. Je participe notamment au collectif « Vers un Parlement de la Loire »14. L’eau circule, et il y a toute la question des migrations des espèces qui se pose, de la place donnée aux cours d’eau, de l’hospitalité faite aux autres formes de vie. Comment on redéploie l’espace d’habitation en pensant depuis la Loire, depuis les cours d’eau qui irriguent les terres, les zones humides, les crues, les décrues, les pluies ? L’autre processus institutionnel touche à ce qui est en train de se mettre en place autour de la Sécurité sociale de l’alimentation15.
Il me semble que ce sont des leviers qui permettent de repenser des manières de faire communautés depuis des choses qui ont été exclues du champ du politique, parce que livrées à l’économie : les enjeux de subsistance collective et les relations aux autres vivants.

Lorsqu’il n’y a plus d’eau dans la Loire, on ne peut plus boire, ou refroidir des centrales nucléaires. On ne peut plus penser l’eau comme une ressource qui doit servir les intérêts humains. L’eau est la condition même du renouvellement et de la cohabitation de toutes les formes de vie. Cela change toute la manière de penser l’espace de cohabitation ainsi que la manière de faire politique. Dans notre livre La condition terrestre, habiter la Terre en communs16, nous appelons « agone » cette autre manière de penser l’agir politique démocratique depuis l’habiter.


  1. Association Apo33 à Nantes. 

  2. Les « sans terre » sont les paysan·es d’Amérique latine qui ne possèdent pas de terre pour cultiver. Le mouvement des sans terre (MST) désigne une organisation paysanne brésilienne militante qui œuvre pour une répartition plus équitable des terres. 

  3. Le Forum social mondial (ou FSM) est un espace de discussion international, qui réunit des ONG, associations, mouvements, syndicats, réseaux et autres collectifs portées sur la cause altermondialiste. 

  4. Voir notamment l’œuvre de Norbert Wiener. De plus, l’ouvrage Aux sources de l’utopie numérique. De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence, Éd. C&F, 2012 de Fred Turner donne à voir les conditions qui ont permis le rayonnement de cette science qui a contribué largement à l’essor de l’industrie du numérique : https://cfeditions.com/utopie-numerique 

  5. La clinique de Cour-Cheverny dite de La Borde fondé en 1953 par F. Guattari et J. Oury est un établissement de psychothérapie institutionnelle situé à Cour-Cheverny près de Blois. Elles et ils mettent en œuvre des dynamiques de soin fondées sur des processus collectifs qui incluent les personnes vulnérables, des personnes en dehors des normes « d’efficacité » et de « performance » qu’exige l’idéologie implicite des technologies numériques. 

  6. L’École des Hautes Études en Sciences Sociales : https://www.ehess.fr 

  7. www.terrestres.org 

  8. Reprise de terre, « Reprise de terres : une présentation », Revue en ligne Terrestres, 29 juillet 2021. https://www.terrestres.org/2021/07/29/reprise-de-terres-une-presentation/ 

  9. Cette manifestation avait pour but de remettre collectivement en culture les terres de la ZAD : https://zad.nadir.org/spip.php?rubrique44 

  10. Concept développé au sein de l’ouvrage  La condition terrestre, habiter la Terre en communs, Sophie Gosselin et David gé Bartoli, Éd. Seuil, 2022. 

  11. Voir le chapitre « Énergies et pouvoir habitant », page 10. 

  12. David Gé Bartoli et Sophie Gosselin,  Le toucher du monde. Techniques du naturer. Éd. Dehors, 2019 

  13. Voir les chapitres « Énergie·set pouvoir habitant », page 5 ; « Faire de l’énergie un commun », page 19 et « Micro-réseaux et pouvoir d’agir », page 13. 

  14. Ce projet vise à définir les formes et fonctionnements d’un parlement pour une entité non-humaine (La Loire), où la faune, la flore et les différents composantes matérielles et immatérielles seraient représentées : https://www.parlementdeloire.org 

  15. La Sécurité sociale de l’alimentation est une réflexion en cours en France, portée par différents collectifs, sur la création de nouveaux droits sociaux visant à assurer conjointement un droit à l’alimentation, des droits aux producteur·ices d’alimentation et la protection de l’environnement : https://securite-sociale-alimentation.org 

  16. David Gé Bartoli et Sophie Gosselin,  La condition terrestre, habiter la Terre en communs. Éd. Seuil, 2022 

Coop des Milieux
Communs, média, milieux

Communs, média, milieux

Sylvia Fredriksson

« Trump! The Planet First! », Fearless Cities, Barcelone, 9–11 juin 2017. Photo : J. Luis Iniesta

CM Pourrais-tu nous donner quelques points de repère sur ton parcours ?

SF J’ai suivi une formation en design d’espace et en architecture à L’École Nationale Supérieure des Arts Appliqués et des Métiers d’Art (ENSAAMA Olivier de Serres) à Paris dans les années 2000, et ai travaillé plusieurs années avec un collectif d’architectes et d’urbanistes. Plus tard, alors que les technologies de l’information et de la communication étaient en pleine explosion et que les pratiques numériques transformaient considérablement nos métiers, j’ai complété ma formation par une spécialisation en hypermédia à l’Université Paris-8 Vincennes – Saint-Denis. J’ai ensuite, à partir de 2010, fait de la recherche en Design et Arts Politiques à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris sous la direction de Ruedi Baur et Sébastien Thiéry, dans le cadre des travaux du laboratoire EnsadLab ECRIVIL1 – Writing the city, un programme mené en partenariat avec SPEAP/Sciences Po Paris.

Le design est un champ de pratiques qui s’est beaucoup transformé et élargi ces 20 dernières années, en s’adossant progressivement à la recherche notamment depuis le processus de Bologne2 au début des années 2000. À l’époque, l’ambition du programme auquel j’ai participé aux Arts Décoratifs était de rendre compte et d’interroger la dimension profondément politique et idéologique des formes et des espaces produits par le design et plus largement par toute pratique de conception, et leurs effets sur le social. Nos travaux se situaient à la croisée des problématiques amenées par Ruedi Baur sur l’art politique d’écrire la ville (« les écritures cérémonielles ») et celles portées par le collectif PEROU3 fondé par Sébastien Thiéry autour du thème de l’hospitalité4.

J’ai ensuite conservé ces préoccupations, et je crois que mon parcours comme celui de beaucoup de collègues et ami·e·s, suit la trajectoire d’un design qui cherche à repenser son objet et ses modalités de mise en œuvre, en formulant différentes hypothèses. Dans cet esprit, j’ai rejoint en 2016 le pôle de recherche de la Cité du Design à Saint-Étienne pour élaborer avec Olivier Peyricot le programme Design des Instance5. Il s’agissait de se saisir plus intensément des transformations en cours de nos démocraties en termes de représentation, d’organisation et de production de l’action publique6, en portant une attention à la pluralité et l’hétérogénéité des individus qui y prennent part. Ces travaux s’inscrivent dans les pas du pragmatiste John Dewey sur la démocratie7, comprise en tant qu’une expérimentation soumise en permanence à l’épreuve des faits, et non un ordre dogmatique ou institutionnel.

Aujourd’hui, beaucoup de designers cherchent à faire bifurquer le design de certaines trajectoires linéaires qui ont pu lui être attribuées, notamment par la montée en puissance des logiques consuméristes, technocratiques ou autoritaires, en suivant l’idée que le design est avant tout une indiscipline, tel que le formule Olivier Peyricot. Je poursuis aujourd’hui ces travaux en tant qu’enseignante chercheure à l’ESAD Orléans, école qui a récemment initié des parcours d’enseignement intitulés Design des Communs8. Au sein de la Coop des Milieux, nous partageons et conservons également cette attention au rôle politique du design, en faisant dialoguer nos pratiques au sein d’autres collectifs9.

CM Dans le champ des pratiques numériques, tu as côtoyé plusieurs collectifs attachés aux cultures du libre durant les années 2005-2020. À ce titre, tu as été une observatrice et une participante de l’évolution des pratiques collabora- tives et contributives. Pourrais-tu nous raconter cela ?

SF Les années 2010 sont synonymes de démocratisation des technologies de l’information et de la communication et portent la promesse d’une pluralisation des voix et des savoirs qui circulent dans nos sociétés. À l’époque, dans cette perspective, je développe aux côtés de Laurie Bellanca et Camille Louis (au sein du collectif Kom.post10) et avec Xavier Boissarie11, des dispositifs de contribution numériques situés, des performances et œuvres conversationnelles recomposant à chaque fois de nouvelles communautés d’écriture.
Les pratiques contributives, qui se popularisent à ce moment-là, dessinent aussi la perspective d’une capacité collective amplifiée à adresser des problèmes publics12, voire à contribuer à la construction des politiques publiques. J’ai ainsi pu m’impliquer dans plusieurs collectifs (Remix the Commons, SavoirCom1, etc.) dont certains se sont fortement mobilisés dans la rédaction de propositions dans le contexte de la Loi République Numérique en 201513.
Plus largement, un ensemble de conversations et de formes d’écriture aux aspirations transformatrices étaient à l’œuvre, avec une pluralité de registres : articles de blog (e.g. OWNI), articles encyclopédiques (e.g. Wikipédia), licences juridiques (e.g. Creative Commons), cartes (e.g. OpenStreetMap), témoignant d’une culture des communs informationnels et de la connaissance qui était en germe. En particulier, le blogueur-libriste Lionel Maurel a fédéré une communauté active de lecteur·ices et contributeur·ices avec son blog Silex14. En 2019, avec Nicolas Sauret, chercheur en Sciences de l’information et de la Communication, nous avons rendu compte de la diversité de ce répertoire d’écritures15.

CM Sur la même période, cette pratique de l’ écriture  contributive a soutenu la formulation de plaidoyers en faveur des communs. Peux-tu nous en dire plus ?

SF Au-delà des communs informationnels, la notion de communs est ressaisie depuis 2009. Le « Prix Nobel d’Économie » décernée à Elinor Östrom16, en tant que mode d’organisation de la société permettant de s’affranchir de la logique de propriété exclusive qui, avec ses cadres normatifs et institutionnels, ne permet plus de répondre aux besoins de la majorité des individus et des collectifs. Pour paraphraser Isabelle Stengers, il s’agit de développer des communs résurgents et de réinventer des « modes de faire » juridiques17, là où la possibilité des communs ne fait plus socle dans le droit occidental.

Après une dizaine d’années de plaidoyer, articulé à des pratiques d’assemblée comme les Assemblées des Communs18 en francophonie et à l’échelle européenne, les dynamiques sont suffisamment avancées et documentées, pour que nous puissions défendre des « politiques des communs », comme le propose le Cahier de propositions pour des politiques de communs19 en 2019 à l’aune des élections municipales qui se tiennent alors.

CM De ton expérience, qu’est-ce que les cultures numériques portées vers les communs ont contribué à ouvrir en termes de réseau et comment en tirer parti ?

SF Dans cette profusion de dynamiques d’écritures collectives et contributives, les mouvements citoyens et les mouvements sociaux se sont consolidés. En 2017, dans le sillage de l’expérience Occupy Wall Street20 et du mouvement des Indignés en Espagne21, j’ai pu participer à la rencontre Fearless Cities22 à Barcelone, réunissant des dynamiques municipalistes du monde entier et fédérées en réseau, avec l’ambition de radicalement démocratiser et féminiser la vie politique.

J’ai pu ressentir comment, depuis l’échelon municipal au sens large, il est possible de se réapproprier les enjeux que les États délaissent comme l’adaptation au changement climatique ou l’hospitalité envers les migrant·es. Par son titre Fearless Cities (les Villes sans peur), il est affirmé que nos pratiques de solidarités peuvent déjouer toutes les formes de gouvernement aussi bien néolibérales que réactionnaires basées sur la peur : peur de l’altérité, peur du manque…

Ces dynamiques municipalistes m’intéressent tout particulièrement au regard de leur façon radicale de faire communauté, avec des valeurs d’ouverture et d’hospitalité.

CM Quel lien fais-tu entre les dynamiques municipalistes, les pratiques de faire commun·s, les cultures libres et la notion de communauté énergétique ?

SF À l’aune des transformations contemporaines qu’imposent les questions climatiques, les dynamiques de réappropriation des enjeux de production, de distribution et de consommation d’énergie vont aussi contribuer à remettre en jeu la manière dont s’incarnent et s’organisent les solidarités. Elles sont aussi une opportunité pour revisiter notre rapport à certaines notions, comme l’idée de « territoire », dans une perspective d’écologie sociale.

Les situations que nous avons pu investir collectivement avec la Coop des Milieux sont autant d’occasions de mettre en travail ces notions. L’expérience du chantier-école à Angreviers23 nous a donné à comprendre la diversité des postures et des arguments qui sous-tendent des groupes à s’intéresser à la remise en fonctionnement de certaines infrastructures de l’énergie. Dans le cas des moulins, nombreuses sont les démarches mues par des logiques patrimoniales et de conservation, dont le risque est d’amener une vision figée et fermée des communautés qui prennent en charge, gouvernent et maintiennent ces infrastructures et par extension des milieux qui les concernent. Ces approches ne sont pas sans rappeler des visions de l’écologie conservatrice au sein desquelles les risques de fermeture et d’autoritarisme sont débattus. Dans ce moment où un nouvel échiquier politique se dessine, et où l’écologie et les enjeux de subsistance ne sont plus uniquement le sujet de mouvements progressistes, mais deviennent également des motifs mobilisés au sein des extrême-droites et des mouvements réactionnaires, l’enjeu de mettre en travail les formes de la démocratie de l’énergie paraît essentiel.

Affiche de communication du mouvement d’extrême-droite Lyon Populaire.

  1. Programme de recherche EnsadLab DIVES - Design d’information, ville et société (Ex-ECRIVIL), Arts Décoratifs de Paris, 2010-2014 : https://www.ensadlab.fr/wp-content/uploads/2015/10/Annexe_Recherche_-EnsadLab.pdf 

  2. Le processus de Bologne constitue également un forum de dialogue avec les pays voisins en ce qui concerne les réformes de l’enseignement supérieur et les questions liées aux principes universitaires communs, tels que l’indépendance des universités et la participation des étudiants aux activités de la société civile 

  3. Le pôle d’explorations des recherches urbaines (PEROU) expérimente de nouvelles tactiques urbaines pour favoriser l’hospitalité : https://www.perou-paris.org 

  4. Entretien avec Sébastien Thiéry, fondateur du PEROU, 2019 : https://notesondesign.org/sebastien-thiery/ 

  5. Design des instances, Programme de recherche de la Cité du Design : https://www.citedudesign.com/fr/a/design-des-instances-777 

  6. Conférences « Action publique, public en action. Controverse », novembre 2017 : https://www.citedudesign.com/fr/a/action-publique-public-en-action—1010 

  7. Dewey J. (1939) « La démocratie créatrice-La tâche qui nous attend » Texte d’une conférence repris dans
     Horizons Philosophiques,
    vol. 5, n°2, 1997 

  8. Design des communs, ESAD Orléans : https://esadorleans.fr/formations/deuxieme-cycle/design-des-communs-parcours-objets-connectes-design-donnees/ 

  9. design↔commun : https://designcommun.fr 

  10. Kom.post est un collectif interdisciplinaire d’artistes et de chercheurs européens. Voir https://kompost.me/ et https://kompost.me/p/fabrique-du-commun-reims-scenes-deurope/ 

  11. Le collectif Orbe réunit des artistes du numérique, game designers, chorégraphes et scientifiques autour de l’expérimentation et la mise en œuvre d’expériences impliquant le corps et les nouveaux médias : https://orbe.mobi/ 

  12. Voir notamment John Dewey, Le public et ses problèmes, 1927 et Francis Chateauraynaud, Josquin Debaz, Aux bords de l’irréversible. Sociologie pragmatique des transformations, 2017 

  13. Table ronde « Les biens communs numériques » du 9 décembre 2016, organisé dans le cadre du 4e Sommet de  l’Open Government
     Partnership. https://wakelet.com/wake/6ea7524d-734a-4e2e-a915-bf681400cfc7 

  14. « Ramener le droit sur Terre ». Préface co-écrite avec Nicolas Sauret de l’ouvrage S.I.Lex, le blog revisité sous la coordination de Mélanie Leroy-Terquem et Sarah Clément.
    Collection La Numérique. Presses de l’Enssib, 2020.
    https://books.openedition.org/pressesenssib/9497 

  15. Sylvia Fredriksson et Nicolas Sauret, «  Écrire les communs. Au devant de l’irréversible », Revue  Sens public, mars 2019. https://www.erudit.org/fr/revues/sp/2019-sp05120 

  16. Voir biographie d’Elinor Östom : https://nobelprize.org/prizes/economic-
    sciences/2009/ostrom/facts/ 

  17. Sylvia Fredriksson, « Praxis du droit et design des instances », publié dans le rapport  Juristes embarqués (de l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires, France Tiers-Lieux et la 27e Région), 2021. 

  18. L’Assemblée des Communs est un espace neutre de coopération pour la production, le développement et la préservation des communs par et pour les citoyens. https://assemblee.
    lescommuns.org/ 

  19. Site web Politiques des Communs (co-conçu par les associations La MYNE et Remix the Commons) : https://politiquesdescommuns.cc 

  20. Occupy Wall Street est un mouvement de manifestation de contestation pacifique en 2011 dénonçant les abus du capitalisme financier. 

  21. Un mouvement de manifestations en 2011, non violent pour protester contre la crise, le chômage et la corruption par divers modes d’action (campements, marches). 

  22. Voir leur site : https://www.fearlesscities.com/ 

  23. Voir le chapitre « Énergie s et pouvoir habitant », page 10. 

Coop des Milieux
Cultures populaires des énergies

Cultures populaires des énergies

Audrey Bard

Audrey lance la 1re Fête des énergies à Prats-de-Mollo, 1er juillet 2022. Photo : B. Soubra

CM Comment en es-tu arrivée à t’impliquer sur des enjeux énergétiques ?

AB Je viens de la campagne du Poitou. J’ai fait des études en histoire de l’art, en arts appliqués et en administration culturelle, dans l’idée de travailler sur des événements culturels en milieu rural. C’est un des fils rouges de mon parcours.

J’ai découvert Prats-de-Mollo-La-Preste (située dans les Pyrénées-Orientales) en 2013 et je m’y suis installée avec ma famille (mon mari et mes 3 enfants) en 2015.

En 2018, mon mari et moi avons fait le choix de devenir sociétaires d’E.CO.CIT1. Au grée de réunions chez David Gener2, j’ai initié des conversations avec l’un des instituteurs de l’école municipale sur les manières d’acculturer les enfants à l’énergie. Mais la pandémie a interrompu les réflexions.

Un peu plus tard, en 2020, David m’a proposé de rejoindre Prats’EnR3 pour coordonner le projet de numérisation de l’infrastructure énergétique du village. De ma compréhension, l’objectif était moins technique que culturel et éducatif. Il s’agissait surtout de faire le lien entre les protagonistes du projet et de stimuler l’intérêt des pratéen·nes. Aux côtés d’Oxamyne4 et Data Player5, prestataires du projet, et de façon concomitante au début de la Fabrique des Bifurcations Énergétiques, j’ai contribué à remobiliser les sociétaires d’E.CO.CIT à travers des permanences6.

C’est dans ce contexte qu’a émergé l’idée d’organiser une fête foraine low-tech7 – avec notamment la construction collective d’un manège à pédales (pour les enfants) – dans l’idée de rassembler la population autour du sujet des énergies du village.

CM Comment présenterais-tu l’état d’esprit et le mode de vie à Prats-de-Mollo ?

ABLes gens vivent dehors et l’économie locale repose essentiellement sur le tourisme lié aux cures thermales. Les fêtes du village sont organisées en petit comité par les mêmes personnes. La démarche d’Énergies en fête permet de faire un pas de côté.

CM Pourrais-tu nous raconter l’histoire d’Énergies en fête (EFF) justement ?

ABÉlodie Guevara8 est arrivée à Prats en 2019. Elle et moi commençons à activer le projet d’EEF en 2021 à la faveur des permanences9. L’intention est de faire comprendre ce qu’est l’énergie aux enfants. Cela passe par des rencontres (avec des gens de Prats, notamment) et des ateliers pratiques. Cela se conclut avec la fête des enfants, avec les retraité·es, les ami·es, les associations, etc. Parler aux enfants, c’est parler à tout le monde et on le fait en s’amusant.

En 2021, Élodie a inscrit l’école au label éco-école sur le thème de l’énergie. Cela nous a amené à explorer nos environs, l’Université de Perpignan et le four solaire de Padre Himalaya. Les enfants ont travaillé sur les moulins et l’hydroélectricité, puis elles et ils ont réalisé des maquettes sur un futur sans électricité. Nous avons fait plusieurs réunions et plusieurs personnes du village ont adoré l’idée de fabriquer un manège à pédales pour et avec les enfants. Le projet fait office de fil rouge sur l’année 2021–22. En parallèle, Jean-Marie a fabriqué un manège miniature.

En 2022–23, on a travaillé sur le patrimoine industriel de la Vallée, et donc avec la Verneda (le Pays d’Art et d’Histoire transfrontalier). On a coopéré avec Julie Schlumberger, guide conférencière, qui nous a partagé ses connaissances sur l’histoire locale. Elle nous a notamment fait rencontrer un habitant de Prats-de-Mollo qui a vécu la grande inondation de 1940 (l’Aiguat) et qui a travaillé dans l’usine textile où se trouve le Pays d’Art et d’Histoire de nos jours. Les enfants ont forgé du métal grâce à une petite forge mobile, ont visité un musée sur le fer et l’atelier de coutellerie d’art.

Pour l’année 2023–24, nous allons approfondir notre compréhension de l’histoire matérielle et culturelle locale, en étudiant collectivement notamment la terre, l’argile et le feu.

CM Tu peux nous en dire un peu plus sur le collectif qui entoure EEF ?

ABAu sein d’E.CO.CIT, ce sont des retraité·es du monde des affaires, des « entrepreneur·es » plus ou moins liés à l’énergie (d’un point de vue technique ou financier). EEF rassemble plutôt des gens remplis de savoirs qui ont envie de transmettre.

Dans ce collectif, mon rôle – qui se rapproche de celui de diplomate – c’est d’être tout le temps dans une forme de médiation, d’apaisement. Si l’on veut faire ensemble, il faut se dire les choses, s’écouter et se comprendre !

CM Peux-tu nous expliquer comment se vivent les événements d’EEF ?

ABPour la première édition, on a investi un chemin oublié des pratéen·nes qui longe la ville et surplombe le Tech10 : le rincon. Dès le début, on a voulu s’adresser aux écoles du Vallespir (5 classes sont venues). Le matin, nous avons inauguré les toitures solaires avec le sous-préfet et la vice-présidente de la région chargée de la transition écologique. Il y a eu un monde fou. Nous avons bluffé tout le village !

Cette année, la présidente du département, les élu·es (enchanté·es, bien qu’elles et ils soient encore peu sensibles à l’écologie) et une dizaine de classes sont venu·es à la fête, située dans la cour du Pays d’art et d’histoire en bordure du village.

Parler aux enfants, c’est parler à tout le monde et on le fait en s’amusant.

CM Avec EEF, les enfants embarquent leurs parents, puis des habitant·es qui ne mettent pas les pieds à l’école. Un dialogue se met en œuvre et c’est intéressant d’organiser des discussions politiques par la fête. Le processus dans son ensemble participe d’une formation en actes à l’esprit critique.

CM Comment documentez-vous la démarche d’apprentissage-action ?

ABIl y a une mise en récit sous la forme de fanzine fabriqué avec les enfants.

CM Le travail de conception et de mise en récit a été financé via le programme Pouvoir d’Agir en Tiers Lieux11 (dont E.CO.CIT est participante). Pour le premier fanzine, une résidence à l’école a été organisée en mars 2022, avec toute l’équipe enseignante. Le second fanzine a surtout fait office de résumé pour le jour de la fête. Le troisième fanzine a été conçu dans l’idée qu’Audrey devienne autonome dans le processus d’édition.

Fanzine N°3, juin 2023. Photo : M. Pommier & L. Lagadic.

CM Comment EEF est accueillie et perçue par les différents acteu·rices ?

ABIl y a des parents et des retraité·es investi·es et ravi·es de voir le village vivant. C’est une fête populaire transgénérationnelle que Prats n’a jamais connue. Au-delà du fait de ne pas être originaire du village, ma légitimité à agir (n’étant pas une technicienne consacrée de l’énergie) n’est pas simple. J’ai eu l’occasion de raconter EEF à nos référents de la direction régionale ADEME Occitanie (dans le cadre du projet de numérisation d’infrastructure), il n’y a pas eu d’intérêt explicite, mais j’ai eu des échanges avec d’autres agent·es de l’ADEME. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas possible de mettre les dynamiques locales dans des cases.

CM Le résultat, c’est déjà que les gens arrivent à se parler, mais c’est difficile de rendre compte du travail minutieux que cela implique. Un des enjeux, c’est de déconstruire l’injonction à la production, à quantifier les résultats. Certaines avancées ne sont pas de l’ordre du tangible. Le travail en territoire, cela relève du temps long, de la patience et de la persévérance.

CM EEF participe-t-elle d’une transformation (culturelle, politique) à Prats ?

ABIl y a des petites victoires, à l’image du Pays d’Art et d’Histoire ou de la régie avec lesquelles j’ai pu échanger sur des axes de médiation. Cela reste local et ancré dans le territoire, avec les habitant·es et les lieux. Les choses bougent, avec des petits pas qui ont leur importance. Par exemple, Jean-Marie va collaborer avec la Verneda et des associations de la Catalogne Sud. Autre exemple, l’activité de l’école attire de nouvelles familles et toute l’équipe enseignante s’investit aujourd’hui dans la pratique de la classe dehors. Avec des énergies habitantes, on peut faire des choses de grande qualité. Cela montre que c’est possible d’agir.

CM Quels ont été les apports de Fabrique des Bifurcations Énergétiques ?

ABC’est un vrai soutien moral. Cela m’apporte des pistes et des regards d’ailleurs. Dernièrement, j’ai fait la connaissance12 de Sophie Ricard13. J’ai adoré notre échange sur l’enjeu de bousculer les élu·es et de faire contre-pouvoir.


  1. E.CO.CIT est une société coopérative (SCIC) qui réunit des pratéen·nes en volonté de contribuer à une démarche d’autonomie énergétique du village. 

  2. David Gener est président d’E.CO.CIT, directeur général de Prats’EnR, et fondateur de LLUM (fournisseur d’électricité). 

  3. Prats’EnR est une société d’économie mixte (SEM) qui porte le projet de relocalisation des moyens de production d’énergie électrique à Prats-de-Mollo-la-Preste. 

  4. Oxamyne est une coopérative de recherche-action, liée à la CAE Oxalis et la MYNE : https://www.oxamyne.fr 

  5. Data Players est une coopérative qui développe des systèmes d’information : https://data-players.com 

  6. Voir la note de membres de la coopérative Oxamyne sur la mise en action du projet de numérisation d’infrastructure énergétique à Prats-de-
    Mollo-La-Preste, 2021. https://cloud.lamyne.org/s/LSYLCpnfNjNf62p 

  7. Il y a une résonance avec le Festival low-tech organisé à Concarneau en juin et juillet 2022. Voir le chapitre « Démarches low-tech et territoires », page 45. 

  8. Élodie Guevara est actuellement directrice de l’école primaire de Prats-de-Mollo-la-Preste. 

  9. Des permanences sont mises en place à Prats-de-Mollo par des membres d’Oxamyne entre 2021 et 2022, et consistent à ouvrir des espaces publics éphémères où différents registres d’échanges peuvent avoir lieu. 

  10. Le Tech est un fleuve côtier du Roussillon dont le cours de 84 km traverse Prats-de-Mollo : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tech 

  11. Pouvoir d’Agir en Tiers Lieux est un programme de la Fondation de France. Il permet à 6 tiers lieux d’explorer de nouvelles formes de partenariat d’intérêt général associant acteurs publics, acteurs privés et société civile : https://patl.org 

  12. À l’occasion des rencontres de la classe dehors à Poitiers, organisées en juin 2023 par la Fabrique des communs pédagogiques. 

  13. Sophie Ricard coordonne La Preuve par 7, une démarche expérimentale d’urbanisme, d’architecture et de paysage. Elle accompagne et documente des projets selon différentes échelles territoriales : https://lapreuvepar7.fr 

Coop des Milieux
Démarches low-tech et territoires

Démarches low-tech et territoires

Quentin Mateus

Atelier n°1 de l’expérimentation territoire low-tech. Photo : M. Pommier

CM Tu agis aujourd’hui depuis l’association Low-tech Lab qui est localisée à Concarneau, dans l’écosystème d’Explore. Comment en es-tu arrivé là ?

QM Après des études d’ingénieur à l’Université de Technologie de Compiègne, je me suis un peu cherché. J’ai répondu en 2016 à une offre de volontariat au Bangladesh, pour l’association qui deviendra un peu plus tard le Low-tech Lab. Je suis venu pour la première fois à Concarneau, en mai 2016, pour me former et je suis revenu m’y installer fin 2016, pour œuvrer au voisinage du Low-tech Lab1.

Ce n’est qu’en 2018, lorsque le rédacteur en chef (de l’époque) de la revue Socialter a proposé au Low-tech Lab de participer à l’écriture d’un hors-série sur les low-tech2 que je suis entré personnellement dans le sujet. J’ai notamment coordonné l’écriture à dix mains du tout premier manifeste de l’association. Ça m’a aussi fait plonger dans un corpus de penseuses et penseurs français·es de la technique (Ivan Illich, Jacques Ellul, François Jarrige, Murray Bookchin, Thierry Paquot, etc.)

Entre 2017 et 2019, une partie de l’équipe du Low-tech Lab a perçu les limites de la technique. C’est notamment Amandine Garnier qui a approfondi ces réflexions en organisant et en participant à des colloques, des événements ou des groupes de travail. Au sein du cercle « think tank » de l’association, je l’ai appuyée autant que possible dans ce travail qui a notamment abouti à la note de la Fabrique Écologique3.
Puis, j’ai eu l’opportunité de monter en compétences sur des outils et des pratiques de sciences humaines et sociales, en sollicitant des personnes comme Jean-Pierre Nicolas, Alexandre Monnin, Emmanuel Bonnet, Pierre-Joseph Laurent, Marie-Yemta Moussanang, Isabelle Hoyaux, ou en recrutant au sein de l’équipe des profils moins techniques, en particulier Clémentine Bourrel (qui avait beaucoup contribué au projet Low-tech for Refugees), Julie Tavernier, puis Romane Cadars, pour la mise à l’épreuve de méthodes d’enquêtes auprès d’initiatives low-tech, en s’inspirant de ce qui se pratique en socio-anthropologie.

La démarche low-tech doit donner les moyens aux personnes de reprendre du pouvoir sur leurs organisations.

CM Comment expliques-tu la vitalité de Concarneau et ses alentours ?

QM Cela tient beaucoup au dynamisme et à la vision du trio Roland Jourdain, Sophie Vercelletto et Emmanuel Poisson-Quinton. Ces trois personnes ont fait venir 90% des gens qui font Explore, cette matrice à projets et initiatives dont le Low-Tech Lab fait partie.

Emmanuel Poisson-Quinton, originaire du coin, s’investit également sur de nombreuses initiatives visionnaires et crée des liens entre elles. Il constitue une pièce charnière dans l’histoire récente du territoire.

CM La vision de l’écologie d’Explore, tu la présenterais comment ?

QM Roland et Sophie ont une grande intelligence d’écoute. Depuis quatre ans, j’observe plus largement dans nos écosystèmes la construction d’une éducation politique qui commence à générer des effets. Explore, de son côté, arrive à faire se rencontrer et discuter des polarités différentes, tout en maintenant une forme de « consensualité », en faisant preuve d’une grande intelligence stratégique. Roland, Sophie et les autres cultivent leur sensibilité écologique et politique au gré des échanges.
Un de nos sujets de discussion du moment concerne l’impact de personnalités « grand public » (comme Corentin de Chatelperron, Roland Jourdain, Guislain et Emmanuelle Perrier-Bardout). Pour Explore, ce sont des « passeurs d’idées ». Pour ma part, de ce que je vois sur le terrain, cette « stratégie de la figure incarnée et inspirante », capable de « faire le buzz », a des limites.

Par exemple, il y a une différence entre un fan-club qui « se divertit du spectacle de ces explorateur·ices », et une communauté d’individu·s qui expérimentent de nouvelles pratiques, comme nous l’observons dans les communautés locales ou de plus près encore, dans l’expérimentation « Vers un territoire low-tech à Concarneau »4, depuis un an et demi.

CM Peux-tu nous faire le récit de cette expérimentation, au prisme de ta pratique en design et ta volonté de créer un premier syndicat de travailleur·euses des low-tech ?

QM Sur le fond, ce qui me paraît vraiment important à formuler, c’est que cette expérimentation de coopération et prospective territoriale met à l’épreuve une manière d’agir dans l’incertitude, cela me rappelle l’intervention que j’ai faite avec Lysiane Lagadic – membre de la Coop des Milieux – dans le cadre de la conférence Ethics by Desig5.

Un autre aspect, c’est que cette expérimentation s’inscrit dans la continuité des enquêtes du Low-Tech Lab6 qui ont permis d’approfondir les articulations entre anthropologie et design, en inspiration des travaux des designers-chercheurs Gauthier Roussilhe et Laura Pandelle (anciennement à la 27e Région7). Une question trait d’union (enquêtes-expérimentation), c’est comment nous réapproprier, et reconcevoir nos façons de faire, nos organisations collectives, nos activités productives, etc.

Enfin, une autre influence importante pour moi en matière de design, c’est Ernesto Oroza qui a publié l’article-manifeste « Pour un design anarchiste »8. Dans l’esprit de cet article, mon opinion est que la démarche low-tech doit donner les moyens aux personnes de reprendre du pouvoir sur leurs organisations.

Cela se traduit par un répertoire de pratiques : délibérer sur des usages et des choix techniques ; mener des diagnostics et de la veille sous-contrainte ; contribuer à des communs matériels et immatériels ; prototyper ensemble ; se redonner le droit d’essayer
et de se tromper pour apprendre…

Gazette #1 de l’expérimentation « Vers un territoire low-tech à Concarneau », réalisée par Anouk Sébastien, septembre 2023.

Ultime aspect, au regard des situations, afin de transformer nos pratiques, nos métiers, nos formes organisationnelles (notamment pour maintenir des « services essentiels » pour la population), l’histoire nous apprend que les syndicats tout comme les pratiques de coopération sont des leviers puissants. D’où mon intérêt pour des syndicats de travailleuses et travailleurs de la low-tech (inspirés de ce qui se passe dans le monde paysan, et des liens entre la confédération paysanne, l’Atelier Paysan9 et la sécurité sociale de l’alimentation par exemple).

Dans ce sens, le Low-tech Lab pourrait peut-être contribuer à un syndicat des ingénieur·es qui veulent changer de métier et de posture, pour contribuer à un monde plus low-tech, où la technique redevient populaire, démocratique, ouverte, et un bon moyen de s’auto-limiter collectivement.

Nous nous intéressons également déjà à l’identification et l’activation de communautés émergentes de praticien·nes intéressées par la démarche low-tech dans un secteur et une filière spécifique : la médiation culturelle, le soin, le design, etc. Une des premières et des plus actives aujourd’hui est la communauté LowTRE10 (Low-Tech Recherche et Enseignement) qui rassemble des enseignant·es chercheur·ses de différents niveaux et disciplines.

CM Outre l’expérimentation low-tech, sur quoi cogites-tu en ce moment ?

QM Un sujet qui me préoccupe, c’est celui de la responsabilité. À mon sens, nous avons été dépossédé·es de nos responsabilités politiques. Je discerne encore mal cette notion, qui est floue et vaste. C’est un sujet souvent évoqué entre praticien·nes ou promoteu·rices des low-tech, par exemple quand il est question de la responsabilité des usager·es, artisan·es, auto-constructeur·rices, au regard de l’assurance. À mon sens, elle nous invite surtout à requestionner notre rapport aux risques, à la garantie, à la confiance, aux normes, etc. Peut-on encore assurer les technologies et systèmes dits high-tech à l’époque Anthropocène ? Rien n’est moins sûr.


  1. À l’époque, le Low-tech Lab et le Jute Lab (où Quentin a d’abord été embauché), sont des programmes distincts de la même association qui s’appelle encore Gold of Bengal et qui ne changera de statut qu’en 2020. Voir : https://goldofbengal.com 

  2. Coordination : Philippe Vion-Dury pour Socialter, Amandine Garnier et Quentin Mateus pour le Low-tech Lab, Hors Série : L’avenir sera low-tech, Socialter, 2019 

  3. « Vers des technologies sobres et résilientes : pourquoi et comment soutenir l’innovation low-tech », https://www.lafabriqueecologique.fr/vers-des-technologies-sobres-et-resilientes-pourquoi-et-comment-developper-linnovation-low-tech/ 

  4. Projet d’expérimentation, soutenu par l’ADEME, la Région Bretagne et Concarneau Cornouaille Agglomération qui vise à accompagner 20 organisations publiques, privées et d’intérêt général du territoire pour développer des pratiques low-tech à l’échelle d’un territoire.
    https://lowtechlab.org/fr/le-low-tech-lab/les-actions/territoire-low-tech 

  5. Intervention « Comment agir dans l’incertitude », Ethics by design, 2022.
    https://coopmilieux.slides.com/coopmilieux/ethics-by-design-comment-agir-dans-l-incertitude-et-pour-qui-ou-quoi-18-11-2022 

  6. Les enquêtes du Low-tech Lab documentent et explorent les démarches low-tech à l’échelle des organisations 2020–2022.https://lowtechlab.org/fr/le-low-tech-lab/les-actions/les-enquetes-du-low-tech-lab 

  7. La 27e Région est un laboratoire de transformations de politiques publiques. 

  8. QUINZ E., « Pour un design anarchiste », avec OROZA E. et PEYRICOT O., Revue RADDAR #3 : Politiques du design, 2021. https://lecoleduterrain.fr/type-de-document/entretien-emanuele-quinz-pour-un-design-anarchiste-entretien-avec-ernesto-oroza-et-olivier-peyricot-revue-raddar3-politiques-du-design-2021 

  9. L’Atelier Paysan est une société coopérative française d’autoconstruction fondée en 2009, qui, notamment, accompagne les agriculteurs et agricultrices dans la fabrication de machines agricoles. 

  10. https://forum-lowtre-ecosesa.univ-grenoble-alpes.fr 

Coop des Milieux
Filières courtes et artisanat

Filières courtes et artisanat

Sébastien Énault

Aperçu de la rencontre « Cabestanaises », le 7 juillet 2023 en Isère. Table ronde portée sur la place des réseaux dans la coopérative et la place de Cabestan dans son écosystème. Photo : F. Rony

CM Tu travailles chez Cabestan qui vient de fêter ses 20 ans et tu viens de renouveler ton mandat de directeur général pour 4 ans. Peux-tu nous raconter ce qui t’a amené à cette aventure coopérative et nous expliquer comment tu vois ton rôle ?

SE Je porte le mandat de direction générale (DG) de Cabestan, une coopérative d’activités et d’emploi (CAE) du bâtiment d’Auvergne-Rhône-Alpes qui héberge 300 activités. Nous avons 32 personnes en équipe support, une douzaine apprenti·es et une dizaine de personnes en CDD. Son chiffre d’affaires est de plus de 20 millions d’euros et sa croissance est de l’ordre de 10–12% par an. Au delà d’éléments quantitatifs, Cabestan est une coopérative engagée s’appuyant sur ses trois piliers : construire ; co-construire ; éco-construire, explicité dans sa charte1. J’ai commencé ma vie professionnelle par des boulots alimentaires permettant de financer mes nombreux engagements citoyens devenant au fil des rencontres maître d’œuvre et thermicien spécialisé sur la rénovation de bâtiments passifs chez Cabestan. Aujourd’hui, dans mon rôle de directeur de Cabestan, j’ai trouvé un alignement entre un investissement dans des engagements qui m’animent et un savoir-faire qui me tient à cœur. Le bâtiment est un levier fort pour faire advenir une société sobre.

CM Cabestan est une coopérative d’entrepreneur·es du bâtiment et de l’habitat. Peux-tu nous détailler ce que les artisan·es viennent chercher en rejoignant cette CAE et l’effet qu’à la coopérative sur leur rapport au travail ?

SE Les personnes qui viennent à Cabestan ne veulent plus répondre au besoin du marché du travail, mais souhaitent que leur travail réponde à leurs besoins. Les artisan·es salarié·es de Cabestan vivent de leur activité professionnelle alors même que beaucoup d’entre elles et eux choisissent de ne pas faire un temps plein. Ils et elles peuvent organiser leur travail autour du rythme familial et du territoire dans une proximité de leur domicile.

Le monde du bâtiment a beaucoup bougé ces dernières décennies. La logique d’industrialisation a été tardive. Elle s’est notablement opérée avec l’essor du béton de ciment (qui a remplacé la chaux dont la recette est territorialisée, idem pour le pisé). Le choix économique d’industrialiser les métiers du bâtiment a entraîné une adaptation des techniques du bâtiment et de ses matériaux et une perte de savoir-faire.

Un chantier est historiquement une zone d’artisanat. Cela a muté en usine. Le choix entre les deux est une question de temporalité. L’industrialisation (par le capitalisme) a été imposée pour accélérer le temps des chantiers. De là, les métiers du bâtiment ont perdu en technicité et en attractivité, et sont devenus les filières rebut de l’Éducation Nationale, alors que l’acte et le savoir de construire pour soi sont très sécurisants et très nobles. Pour répondre aux enjeux de transition écologique, la technicité et la profondeur des savoirs de ces métiers ont augmenté.

Par ailleurs, Cabestan a une culture ancrée dans la convivialité. Les rencontres entre cabestanais·es amènent souvent, au-delà de chantiers communs, d’apprentissages pair-à-pair, à refaire le monde autour d’un verre jusqu’à parfois très tard. Cet art du vivre ensemble renforce les artisan·es dans leurs pratiques souvent alternatives.

En définitive, pour répondre à la question d’origine, je dirais que les artisan·es rejoignent Cabestan pour réaliser ce qu’elles et ils sont et le mettre en action collectivement proche de chez elles et eux.

CM À partir d’une société coopérative, peux-tu nous partager ton regard sur l’artisanat ? En quoi, selon toi, l’artisanat est une réponse aux urgences écologiques de notre époque ?

SE La transition écologique nécessite une pensée globalisée, mais sa mise en œuvre ne peut être QUE territorialisée et individualisée. Le consommacteur est celui qui a un réel pouvoir alors qu’il est diffus, pluriel et il n’est pas (ou peu) représenté. La mise en œuvre – pour atteindre des objectifs de transformation écologique – ne peut être que territorialisée et l’industrialisation est inopérante dans ce domaine.

Notre état d’esprit, c’est préparer le terrain pour ne pas subir.

L’enjeu au niveau du bâtiment est dans la rénovation (98% du parc !), ce que l’industrialisation ne peut pas faire. Les 2% de bâtiments neufs ne viennent qu’aggraver le bilan global. Il faut absolument faire du cousu main, chaque ouvrage ayant ses propres contraintes. Cela nécessite une main-d’œuvre (et donc un artisanat) qualifiée et bien formée.

CM Cabestan a mis à son agenda les filières courtes (bois) locales. Quelles sont les motivations et les ambitions ? Quelles questions cela soulève ?

SE Nous sommes au balbutiement de ce sujet, notamment sur le lien avec les acteur·ices. Cela étant dit, c’est dans l’ADN de Cabestan d’accueillir les artisan·es qui souhaitent travailler différemment dans et avec leur territoire. Ensuite, cela part du besoin des entrepreneur·es, habitant·es de différents territoires.

J’ai commencé par activer un groupe de travail dédié au sujet des filières courtes, mais cela n’a pas pris. Quand il y a eu l’opportunité de répondre à l’AMI « Écologie et travail » lancé par l’ANACT2, j’ai sauté dessus, car cela a permis de remettre le sujet des filières courtes en centralité dans la coopérative, avec l’intuition qu’il faudra investir pour que nos métiers ne soient pas menacés.

Nous sommes dans une démarche d’amélioration continue avec cette enquête sur les filières courtes. Mon intuition est que nous devons être proactives et proactifs pour ne pas subir (dans les territoires) les politiques de transition ou la planification écologique.

Notre état d’esprit, c’est préparer le terrain pour ne pas subir.

CM Concernant l’essor de filières courtes (bois) locales, quels effets cela a sur la relation aux territoires de la coopérative ?

SE Un sujet devient celui de la coopérative lorsque les initiatives sont multiples et que s’affirme un sens commun. Par exemple, remonter la filière pour accéder aux matériaux. Le projet est à la fois commun et divergent. Il se vit différemment dans une multitude de territoires.

Nous ne pouvons pas répondre aux problématiques d’approvisionnement des artisan·es en matériaux de construction avec une réponse systématique, car les réalités économiques, ou encore terrestres, sont différentes d’un territoire à l’autre. Nous n’aurons jamais une filière bois unique dans Cabestan. Il y aura peut-être 10 ou 20 filières courtes bois locales.

Ce qui nous intéresse, c’est d’identifier les « facteurs de succès » pour accompagner nos entrepreneur·es dans leurs démarches. S’il doit y avoir des investissements mobiliers ou immobiliers, cela se fera là où il y a des dynamiques collectives dans les territoires habités.

Aperçu d’un chantier de coupe organisé par l’association Plein d’Essences à La Vineuse sur Frégande, septembre 2023. Photo : F. Rony

CM Cabestan a des fondamentaux. Peux-tu nous expliquer (en quelques mots) la façon dont Cabestan fait politique et fabrique de la norme ?

SE Dans la construction paille, nous avons pris une part prépondérante dans les réflexions. Sur l’auto-réhabilitation accompagnée, c’est pareil, on a accompagné une tendance forte. On forme l’entièreté des entrepreneur·es et on forme également en dehors. Par exemple, nous avons lancé Travaux Suspendus3 pour sortir de situations de mal logement les ménages propriétaires qui habitent en milieu rural, et nous allons le transmettre aux autres acteur·ices coopératifs du bâtiment.

Ce que nous faisons avec Cabestan, nous le transmettons pour faire politique. Nous voyons émerger des enjeux forts, comme par exemple interroger l’industrie de la pierre, renouveler les pratiques logistiques pour se défaire de la dépendance au pétrole par exemple. En particulier, notre lien aux forêts françaises est crucial. Nous ne savons pas encore si nous pourrons vraiment nous en préoccuper avec pertinence.

CM Quels sont, de ton expérience (d’un an) les effets de la coopération avec la Coop des Milieux sur Cabestan ? Y a-t-il des endroits où cela est pertinent ?

SE Nous coopérons depuis peu. Je ne perçois pas encore très bien ce qu’est et fait la Coop des Milieux. Par exemple, je n’avais pas conscience que vous êtes aussi présent·es en Bretagne ! En tout cas, je suis très content de notre coopération sur ce sujet des filières courtes bois.

Avec un peu de recul, ce qui m’apparaît, ce sont les apports suivants : 1/ de la méthodologie 2/ du financement 3/ un pas de côté et de nouvelles questions.


  1. La charte de Cabestan : https://www.cabestan.fr/IMG/pdf/cabestan_charte_valeurs_coconstruire.pdf 

  2. L’appel à manifestation d’intérêt « Écologie et travail » a été lancé fin 2022 par l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (ANACT)  via le dispositif Fabrique CTO : https://www.anact.fr/appel-manifestation-dinteret-ecologie-et-travail 

  3. Travaux Suspendus est un mouvement lancé en 2023 par Cabestan. Il est constitué d’une fondation et d’une association. L’intention est d’appliquer le principe des « cafés suspendus » (une personne paye un café supplémentaire pour la prochaine personne dans le besoin) au monde du bâtiment : https://www.travauxsuspendus.org 

Coop des Milieux
L’énergie, un problème public

L’énergie, un problème public

Baptiste Soubra

Permanence de la Fabrique des Bifurcations Énergétiques à Prats-de-Mollo, dans le cadre du festival du livre, le 7 août 2021. Échanges à proximité d’un vélo-générateur relié à un poste de radio. Photo : B. Soubra

CM Tu pourrais nous donner quelques points de repère sur ton parcours ?

BS J’ai commencé ma thèse fin 2019. L’objectif de départ, c’était de regarder la transition énergétique avec d’autres lunettes que celles des expert·es.

Avant cela, j’ai fini mes études d’ingénieur en Norvège, en stage chez SINTEF Energy Research, où je me suis essayé à l’exercice de modélisation du déploiement de batteries électrochimiques dans les réseaux de distribution d’électricité (pour absorber les fluctuations de réseau liées aux panneaux photovoltaïques).

Cette expérience m’a fait découvrir comment l’on pouvait concevoir la transition énergétique comme un problème d’optimisation technico-économique. Sans pouvoir encore comprendre comment et pourquoi, cette approche m’a semblé réductrice.

J’ai alors commencé à gribouiller quelques réflexions sur un coin de bureau et petit à petit à m’initier aux sciences and technology studies. Cela s’est traduit en projet de thèse un an plus tard suite à ma rencontre avec l’équipe du laboratoire Histoire des Techno-Sciences en Société (HT2S) du Cnam.

CM En 2017, s’affirme en public un projet d’autonomie énergétique de la commune de Prats-de-Mollo-la-Preste. Il s’incarne à travers une démarche de relocalisation de la production. Tu arrives en 2021, à un moment où surgissent petit à petit des situations de conversations, d’enquêtes, portées sur des dimensions culturelles et historiques de l’énergie. Est-ce un moment où tu te sens observateur d’une communauté énergétique en devenir, tiraillée entre deux perspectives, infrastructurelle vs. démocratique ?

BS Mon cadrage d’origine, c’est celui des communautés d’énergie renouvelable. Sachant que cette notion juridique ne parle à quasiment personne en France (en dehors des spécialistes de l’énergie) ; il est davantage d’usage de parler de « projet citoyen » ou de « coopérative énergétique ». Dans le cas de Prats-de-Mollo, j’ai été très intéressé par la façon dont vous avez nourri avec la Fabrique des Bifurcations Énergétiques des manières d’agir à Prats-de-Mollo (e.g. la bibliothèque éphémère dans le dojo de l’école, le stand au salon du livre avec Jean-Michel qui amène son vélo pour faire une médiation, etc.). Énergies en fête1, pour moi, c’en est l’apogée. On pourrait dire que l’énergie est devenue un problème public à Prats-de-Mollo (au sens de John Dewey). Autrement dit, l’énergie est redevenue un sujet de préoccupation pour, si ce n’est toutes, un grand nombre de personnes concernées dans le village, et dont on parle collectivement sur la place publique.

Pour autant, cela questionne le cadrage des « communautés énergétiques », dans lequel il y a une dimension identitaire. Pour faire communauté, les membres doivent se sentir en faire partie. La communauté qui se regroupe autour des questions de production est très restreinte alors que la communauté villageoise concernée par les évolutions du système énergétique est plus large et se retrouve dans des espaces comme Énergies en fête.

CM Tu t’es intéressé aux temporalités à l’œuvre dans les transformations énergétiques, depuis Prats-de-Mollo2. Tu pourrais en dire quelques mots ?

BS Deux choses sont à prendre en compte, 1/ nos discussions de l’été 2021 (lors de la permanence d’août 2021). La question de la temporalité a toujours été là et il y a toujours eu la question des futurs possibles dans mon champ de vision (voir les travaux de Michel Callon), 2/ l’anticipation, la projection et la prospective à long terme font partie du cadrage de la pensée des problèmes énergétiques. Avant, le Commissariat au Plan cherchait à prédire les besoins en énergie pour développer les systèmes énergétiques nationaux, ce qui est logique vu les énormes investissements que représentent une ligne THT ou une centrale nucléaire. Qu’en est-il si on se situe dans la perspective d’une communauté énergétique locale (comme à Prats-de-Mollo) encastrée dans un mille-feuille de temporalités ?

J’ai eu aussi des discussions avec d’autres doctorant·es en STS qui m’ont révélé une session au colloque EASTT sur les futurs énergétiques vus du passé. Cela a fait tilt, après la permanence estivale à Prats. L’article co-écrit, cela a été la touche « présentiste » au milieu d’historien·nes.

Il faut se poser la question de comment s’oriente le « bateau énergétique ».

CM Tu pourrais développer un peu cette notion de mille-feuille temporel ?

BS Une temporalité, c’est une manière de ranger le temps, une manière de prioriser les rythmes. Une forêt s’inscrit sur un temps long qui n’est pas le temps de l’exploitation forestière. La forêt, c’est un bon exemple de conflits de rythme·s. Une ressource est dite « renouvelable » sur la base de normes qui sont le fait de négociations d’intérêts, notamment financiers pour les marchands de l’énergie.

À Prats-de-Mollo, il y a une concordance de temps. Celui du maire et de ses équipes, celui de la régie (en responsabilité de suivi et entretien du réseau de distribution), celui des « politiques macro » (qui se décline dans des dispositifs publics de soutien), etc. Ce sont des rythmes décalés. L’idée de mille-feuille, c’est pour donner à percevoir cognitivement cette superposition (pas réfléchie) de couches ou dimensions. Les processus de transformation située sont le fait d’une « composition », en coévolution avec le milieu. La transformation a un impact sur le milieu et vice-versa.

L’orientation méta, c’est d’aller vers la décarbonation des activités humaines et notamment industrielles. L’objectif précède un ensemble de transformations. Un agenda et donc des rythmes sont imposés aux communes, habitant·es, etc. Qui décide de cet agenda ? Il y a des « endroits » qui revendiquent d’autres besoins en tout cas, qui ne se reconnaissent pas de l’abondance et donc d’autres temporalités.

À l’échelle locale, on voit plus de nuances qu’à l’échelle globale (planétaire). La transformation d’un système énergétique précis, cela engendre une certaine organisation. Notamment, cela consacre des décideurs qui influent sur le rythme.

Est-ce que la transformation des systèmes énergétiques doit répondre avant toute chose à l’objectif de décarbonation des sociétés industrielles ? Ou est-ce que cela doit être appréhendé plus globalement, avec notamment un « critère de qualité » ?

À Prats-de-Mollo, il y a eu une séquence où le projet de numérisation d’infrastructure « tombait du ciel » pour les élu·es, pour des sociétaires d’E.CO.CIT, etc. Cela pose la question des échelles d’actions et de la négociation entre intérêts.

Ce problème de « temporalité·s » c’est quelque chose auquel nous nous confrontons au quotidien. À Aubervilliers (en Île-de-France), j’ai croisé des personnes en précarité. Le problème, c’est comment se chauffer dans une maison humide ou comment payer sa facture d’électricité ! L’horizon temps, ce n’est pas 2050, c’est la fin du mois… Concevoir une participation citoyenne dans ce contexte de vie pose d’autres questions. On est plus sur des problématiques de communautés d’usage·s.

CM Cette réflexion sur les temporalités et les rythmes, c’est une voie pour situer les choses (dans la manière de faire de la recherche, d’observer les processus de transformation des systèmes). Cela fait passerelle avec les épistémologies féministes et décoloniales pour toi ?

BS Les épistémologies féministes m’aident à être plus réflexif et à déjouer la dialectique entre vérité générale (universelle) vs. vérité ultra locale (qui fait lien avec les savoirs situés). Mon expérience de recherche en thèse m’a amené à adopter une posture qui part, grosso modo, de « parle de là où tu es », « observe autour de toi ».

Le système énergétique global, si on le prend d’un point de vue socio-technique, est d’une complexité difficile à saisir. Les logiques de globalisation font faire des simplifications. En montant en échelle, on perd en finesse d’analyse. À l’inverse, en partant d’une situation et en mobilisant une diversité de connaissances locales on peut faire attention – au double sens de prendre en compte et prendre soin – à un tissu interactionnel plus complexe, mais cela ne vaut que pour la situation où l’on définit le problème. À noter quand même que l’approche globale est toute aussi située qu’une approche locale. Simplement, quand la seconde est située dans une aire géographique, la seconde est située dans un mode de pensée.

Aperçu de la marche pour le futur, 9 avril 2022, Paris. Photo : B. Soubra

Si on situe notre pensée géographiquement, il faut poser la question de la rencontre, des conflits et des solidarités entre territoires. Ne pas cacher les négociations d’intérêts et intégrer que « dans le territoire d’à côté » des personnes peuvent concevoir le problème différemment, avec d’autres systèmes de valeurs.

Malcom Ferdinand, dans l’introduction de son ouvrage Une écologie décoloniale utilise l’image du navire négrier pour suggérer que le monde est dans un navire en pleine tempête dont il faut rejoindre le cœur pour adresser le problème de la double hiérarchisation des humains et du vivant. On peut reprendre cette image de navire pour le problème de la transformation des systèmes énergétiques.
Il faut se poser la question de comment s’oriente le « bateau-énergie ». Comment est construite la carte de navigation ? Qui tient la barre ?

CM Tu pourrais nous éclairer sur les effets de la Fabrique des Bifurcations Énergétiques sur ton travail de recherche ? Est-ce qu’il y a des endroits où cela a été pertinent ?

BS Pour moi, cela s’est beaucoup fait par des rencontres et de la discussion. Cela s’est manifesté par des situations où l’on formule des questions, avec plusieurs angles. C’est très pertinent dans la démarche de faire se rencontrer des mondes énergétiques. J’ai été impressionné par vos démarches d’enquêtes, où il n’y avait pas de hiérarchisation, avec une capacité d’empathie et d’écoute « symétrisante ». C’est très encapacitant pour les personnes. Ce n’est pas pour rien qu’Énergies en fête s’est fait comme ça, ou que Jean-Michel Verrier3 a autant discuté avec Audrey, ou encore que Didier4 se soit autant impliqué à certains moments.


  1. Voir le chapitre « Cultures populaires des énergies », page 39. 

  2. Baptiste Soubra, Nicolas Loubet, Mikhaël Pommier, Rieul Techer, Bertrand Bocquet, « Situated energy transition : Facing the local past. The Prats-de-Mollo case study », 2022. https://shs.hal.science/halshs-03750867 

  3. Jean-Michel habite dans les hauteurs, et fait partie des pratéen·nes qui habitent en dehors du réseau électrique de la commune. Ancien potier, il développe des savoirs et machines portées vers la médiation aux énergies (dont des vélo-générateurs). 

  4. Didier est actuellement directeur de la régie électrique municipale de Prats-de-Mollo. 

Coop des Milieux
Sobriété systémique et futurs

Sobriété systémique et futurs

Barbara Nicoloso

Assemblée « Agir en commun·s » sur la sobriété, organisée par la Fabrique des Bifurcations Énergétiques, le 22 novembre 2023 à Sophia Antipolis. Photo : N. Loubet

CM Tu es directrice de Virage Énergie (VE). Comment es-tu arrivée là ?

BN J’ai fait des études en sciences politiques, avec une spécialisation en développement durable et urbanisme. J’ai vite constaté un manque de culture des enjeux climatiques dans les collectivités. J’ai travaillé deux ans dans ce type de structure dans le Nord de la France où j’ai vite ressenti de la frustration, d’où mon rapprochement avec Virage Énergie en tant que bénévole en 2015. Je suis ensuite devenue salariée de l’association.

Depuis plusieurs années, l’association a une action tous azimuts sur les thèmes de l’énergie et du climat, avec différents types d’outils (recherche-action, éducation populaire, accompagnement d’agentes et agents publics, etc.) et sur une variété de territoires, au-delà de la seule région Hauts-de-France.

Il y a eu un avant-après la publication de l’ouvrage sur la sobriété énergétique1 (financé par la FPH) qui est un recueil de 10 ans d’expérience. Cela a permis de donner un coup de projecteur sur l’association et nous avons réussi à toucher de nouveaux publics, nous avons rencontré les intérêts de la presse et des médias.

Le gros tournant, en 2021–22, a été l’irruption dans le débat public du risque de pénurie énergétique, et du fait des fluctuations des prix de l’énergie. La sobriété est devenue un sujet du gouvernement et nous avons été consulté·es. Nous avons même littéralement été submergé·es de demandes de collectivités sur la mise en place de plans de sobriété d’urgence.

CM L’association a une revendication et un fil rouge historique : la disparition du nucléaire dans le mix énergétique. Tu pourrais nous en dire un peu plus ?

BN L’association a été créée en août 2006, suite à des manifestations en Normandie sur la création d’un EPR à Flamanville à laquelle une délégation de citoyen·nes et militant·es venu·es du Nord-Pas-de-Calais a participé. Plusieurs personnes se sont inspirées d’une expérience précédente de scénarisation énergétique alternative, menée par les 7 Vents du Cotentin. En gros, que pourrions-nous faire avec les 3 milliards d’euros, prévus pour le chantier de l’EPR ?

En 2008 ce scénario alternatif pour le Nord-Pas-de-Calais a été récompensé par le prix Eurosolar2. Cela a notamment permis d’engager un partenariat avec le Conseil Régional et de financer un travail de recherche approfondi avec des chercheur·es et des citoyen·nes. Deux laboratoires ont été participants. Ce scénario a été imaginé pour être un outil d’aide à la décision pour les élu·es concerné·es. Mais, dans les faits, il a été peu utilisé, du fait du basculement de majorité en Hauts-de-France et de la fusion entre le Nord-Pas-de-Calais et la Picardie.

À noter : sur la même période (fin des années 2000, début des années 2010), quatre autres associations Virage Énergie se sont constituées sur d’autres territoires comme le Centre-Val de Loire. Cela étant, il y a peu de coordination de réseau (les entités sont autonomes). Virage Énergie (ex-Virage Énergie Nord-Pas-de-Calais) a longtemps été la seule structure à avoir des salarié·es.

CM Virage Énergie défend l’idée de sobriété systémique. Pourrais-tu nous expliquer l’histoire de cette notion clé et les enjeux que cela recouvre ?

BN Nous sommes en train de travailler avec les EPCI (les communautés de communes, agglomérations, métropoles, etc.). Nous faisons des diagnostics de métabolisme territorial, portés sur des ressources produites et consommées localement. C’est un travail laborieux, car l’information et les métiers sont souvent en silos.

Un de nos gros sujets, c’est l’élaboration démocratique des politiques et d’indicateurs de sobriété pour qualifier ce qu’elles produisent. Nous le faisons par la recherche-action, à partir des documents d’aménagement territorial (SRADDET, SCOT, PLU, PCAET, plan de paysage, etc.). Ce sont des documents très techniques et difficilement appropriables, où il y a peu de cohérence entre eux. Ils sont par ailleurs peu mis en trajectoire avec l’histoire des territoires (passée, présente, future). La prospective peut participer d’une mise en cohérence des politiques publiques (locales, nationales, européennes) à hauteur de territoires.

Ce que nous faisons valoir, c’est le droit de se projeter dans son territoire. Nous ne sommes pas égaux face aux futurs.

Nous sommes en attention sur les politiques temporelles et nous mettons en travail les imaginaires. Il y a un travail de
questionnement des valeurs et systèmes socio-techniques (comme la rapidité, la vitesse, la puissance, etc. véhiculés par les promoteurs et alliés des énergies fossiles).

Nous faisons un travail de cartographie avec le CLER3, qui est en intérêt pour travailler sur la sobriété (énergétique, foncière, carbone) à partir des métiers. Quelle grande famille d’acteur·ices faut-il rencontrer ? Quels sont les jeux d’acteur·ices ?

CM Virage Énergie est réputée pour sa pratique de la prospective énergétique territoriale avec les habitant·es. Pourrais-tu nous expliquer comment cela est né, comment cela se met en œuvre, et les effets ?

BN Je peux vous partager l’expérience d’un atelier de prospective citoyenne sur les conséquences du dérèglement climatique réalisé à l’occasion des Assises Européennes de la Transition Énergétique en 2021 (lors du off) appliqué au dunkerquois·es. Le fait est que c’est un sujet assez tabou pour certain·es élu·es du territoire.

Nous avons mené six ateliers de prospective avec une centaine de citoyen·nes, allant des enfants aux personnes âgées. Nous avons fait des présentations de la situation, avec un arpentage des rapports du GIEC et de l’historique du territoire concerné. Nous avons exposé deux grands types de scénarios : un optimiste, un pessimiste.

Extraits des résultats des ateliers de prospective menés par Virage Énergie à l’occasion des Assises Européennes de la Transition Énergétique (Dunkerke, 2021) : scénario optimiste (à gauche) et scénario pessimiste (à droite). Image : J. Dufour

Nous avons fait des conversations à partir d’images de quartiers et de bâtiments emblématiques. Nous avons donné forme à des représentations graphiques, avec l’appui de Julien Dufour, artiste dunkerquois, et nous l’avons mis en support lors d’une journée-débat. Nous n’avons pas eu de retour de la façon dont les élu·es ont perçu ces résultats.

Ce que nous faisons valoir, c’est le droit de se projeter dans son territoire. Nous ne sommes pas égaux face aux futurs.

Quand ces appréhensions sont « dépassées », cela révèle des préoccupations intéressantes. Il faut dépasser la prospective des expert·es des infrastructures de l’énergie pour aussi s’inscrire dans le registre de l’éducation populaire des futurs.

CM Tu travailles depuis un moment les politiques énergétiques au prisme des épistémologies féministes. Pourrais-tu nous raconter ton cheminement ?

BN Cela s’inscrit dans le champ « exploration-recherche » de l’association. C’est un travail engagé en partenariat avec la Green European Foundation4. La question est la suivante : est-ce que la transition énergétique amplifie ou réduit les inégalités hommes/femmes ? Je dois explorer les problématiques suivantes : 1/ comment les politiques de sobriété peuvent combler la différence femme-homme ? 2/ quelles préconisations pour nourrir les concepteur·ices de politiques publiques de l’échelle locale à l’échelle européenne ?

Il y a des observatoires des inégalités, mais les données sont peu genrées. L’idée est de réinterroger les données à travers les politiques de sobriété et voir si cela ne crée pas d’effets rebond. Cela me conduit notamment à explorer la littérature sur l’écoféminisme.
Je réalise le peu de littérature sur le sujet et le manque d’acculturation à ces problématiques. Par exemple, il existe une différence des ressentis de la chaleur entre les hommes et les femmes (autour d’un habitat chauffé à 19°C par exemple). Je tente d’approfondir les liens entre ébriété énergétique, énergies fossiles et masculinité stéréotypée. J’ai ainsi pu échanger avec Amandine Richaud-Crambes qui travaille sur les questions de genre, de climat et de transition énergétique à l’ADEME. Grâce au festival « La machine dans le jardin5 », j’ai eu l’occasion de prolonger les échanges avec Fanny Lopez, sur les paysages énergétiques.

CM Comment appréhendes-tu aujourd’hui les communautés énergétiques ?

BN Cela reste encore assez flou et lointain pour Virage Énergie. Mais il y a des ponts à construire avec notre expertise et nos activités. Cela rappelle les questions que se posent les bailleurs sociaux. Mais cela devrait faire le lien à une question plus globale : quid de la sobriété dans l’approche des communautés énergétiques6 ? C’est un débat que nous pourrions ouvrir avec Énergie Partagée7 par exemple.

Je suis très curieuse de ce qui s’est fait à Prats-de-Mollo depuis 2016, mais je ne sais pas aujourd’hui comment on pourrait approfondir ce sujet avec Virage Énergie. L’échelle locale est très intéressante pour la mise en récit que l’on fait aujourd’hui à l’échelle nationale.

Virage Énergie est en capacité d’apporter pas mal de choses pour accompagner la mise en mouvement de l’appropriation des questions contemporaines de l’énergie, des régimes de gouvernement et les cadres institutionnels associés.


  1. Petit traité de sobriété énergétique, éditions Charles Léopold Mayer, 2021. 

  2. Prix européen ‘Solaire 2008’ décerné à Virage Énergie : https://mres-asso.org/+Le-Prix-Europeen-Solaire-2008-decerne-a-Virage-Energie

  3. Le CLER est un réseau français pour la transition énergétique lié à 300 organisations (associations, collectivités, entreprises) : https://cler.org 

  4. La Green European Foundation est une fondation politique européenne : https://gef.eu 

  5. Le festival « La machine dans le jardin » a eu lieu du 18 au 20 août 2023 à Mellionnec, une commune rurale (située dans le département des Côtes-d’Armor, Bretagne) : https://lamachinedanslejardin.eu 

  6. Voir page 7, au sein du chapitre « Énergies et pouvoir habitant ». 

  7. Énergie Partagée est un mouvement français de promotion, d’accompagnement et de financement de projets de production d’énergie renouvelable : https://energie-partagee.org 

Coop des Milieux
Contre-récits des systèmes énergétiques

Contre-récits des systèmes énergétiques

Fanny Lopez

Aperçu de « Bienvenue à bord », un atelier d’utopies techniques mené lors du festival « La machine dans le jardin », qui a eu lieu du 18 au 20 août 2023 à Mellionnec (22). Photo : G. Mathieu

CM Pourrais-tu nous donner des éléments clés de ton parcours ?

FL Mon entrée dans le champ de l’architecture s’est faite par ses marges. J’ai grandi dans un quartier populaire à Montpellier où j’ai obtenu un baccalauréat littéraire de justesse. J’ai suivi des cours d’histoire de l’art et de philosophie politique à la faculté Vauban à Nîmes. Je me suis également impliquée au sein de mobilisations altermondialistes des années 2000 et dans des chantiers d’auto-construction expérimentant l’autonomie énergétique. Il s’agit d’un parcours protéiforme qui a forgé un appétit pour la recherche et m’a menée jusqu’à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne en 2004.

De mes années de master à aujourd’hui, les infrastructures sont progressivement devenues le cœur d’une réflexivité scientifique qui m’a permis de travailler des rapports entre 3 ensembles : espace et esthétique d’abord ; imaginaire et utopie énergétique ensuite ; et enfin technologie et politique.

Dans le prolongement d’un mémoire de DEA1 (consacré à la préfabrication et à l’autonomie du noyau mécanique domestique par rapport au réseau de service traditionnel), je me suis engagée en doctorat sous la direction de Dominique Rouillard dont les travaux sur la mégastructure, l’utopie et l’architecture radicale m’avaient fortement marquée et inspirée.

Ma thèse, en se focalisant sur le réseau électrique, visait à déplacer la problématique énergétique vers une approche plus structurelle, celle des systèmes. S’intéresser au système électrique et à ses discours, c’était enquêter sur la spatialisation des grands choix technologiques du XXe siècle, mais aussi architecturaux et urbains. Revenir à la matrice électrique, c’était questionner l’évidence du grand réseau électrique comme modèle dominant et interroger les travaux relatifs à ses alternatives et à sa diversité infrastructurelle. C’était reconstituer dans le champ de l’architecture, la généalogie d’un imaginaire d’infrastructure énergétique où la question de l’utopie technique était centrale.

Extrait du Dominium, travaux menés par l’ingénieur allemand John Adolphus Etzler autour de systèmes électriques, publiés en 1843.

En proposant un déplacement par rapport à l’histoire du corpus des œuvres et projets d’architectes déjà consacré, mon approche historique permettait de débusquer des potentialités non advenues, et de rebattre ainsi les cartes des valeurs et des hiérarchies attribuées. Une sorte d’histoire des outsiders1. Des projets apparemment mineurs, des micro-infrastructures qui étaient autant de discursivités locales, ont été analysées et ressaisies par l’entreprise de la généalogie dans un projet d’ensemble. Un discours un peu plus unitaire dont la ligne de force devenait l’histoire de la pensée décentralisatrice.

Je gardais le concept d’autonomie énergétique en boussole, concept qui a des échos en philosophie politique2. Il me permettait de problématiser le rapport connexion-déconnexion afin de montrer comment cette genèse des savoirs était corrélative d’une genèse du pouvoir dans la mesure où les réseaux imposent des ordres de territorialité. En miroir de l’histoire de l’urbanisme moderne (ou de l’urbanisme des grands réseaux), il y a une quête de relocalisation des flux et d’autosuffisance qui a agité toute l’histoire et la théorie des disciplines de l’aménagement comme un contre-projet au modernisme qui souffrait d’un cruel manque de contextualisation (ce fut le sujet de ma thèse soutenue en 20103).

Au croisement disciplinaire de l’histoire de l’architecture, de l’urbanisme et des techniques, la structuration d’un attachement aux utopies techniques s’est affirmée avec l’idée que « la réorientation des imaginaires est au cœur de la transformation des pratiques » comme l’a montré Antoine Picon.

Il me parut capital après ma thèse de comprendre le fonctionnement et les impacts territoriaux du grand système électrique, de questionner ses transformations et de discourir sur des hybrides autonomes adossés au mur de cette grande boîte noire. Il me semble que c’est aussi la situation de crise des réseaux et plus largement la crise de « l’idéal infrastructurel moderne » notamment discuté par Olivier Coutard qui a replacé l’infrastructure, et donc les structures, au centre du tableau.

Ma remontée de courant s’est donc effectuée du sud de la France à Paris d’une part, et d’autre part de la contre-culture aux opérateurs nationaux : Enedis, RTE, et aussi EDF qui au-delà de produire de l’électricité a produit son histoire. En effet, l’historiographie française est fortement dominée par une histoire des techniques marquée entre les années 1950 et 1990 par une lecture fortement déterministe et évolutionniste. L’histoire de l’électricité française a largement légitimé les grands choix énergétiques nationaux, en témoigne la création du comité d’histoire de l’électricit4, fondée en 1982 par Marcel Boiteux, alors PDG d’EDF.

À travers différentes expériences, j’affinais un champ d’expertise, non pas sur l’énergie, mais sur les caractéristiques spatiales et techniques du système électrique, que j’ai déployé au sein de mon laboratoire, le LIAT5 auquel je suis rattachée depuis 2006.

Les liens entre histoire de l’électricité et histoire urbaine m’ont permis d’approcher 4 grandes thématiques : architecture, forme et échelle des infrastructures ; monuments et ruines du service public ; crises des grands réseaux de l’urbanisme moderne ; transformations infrastructurelles et spatialités décentralisatrices.

CM Nous avons fait l’expérience de  La Machine dans le Jardin6 à Mellionnec cet été, et cela nous a marqué·es. Par les imaginaires s’introduit une culture politique de la technique. Comment la notion de  cultures féministes de  la technique résonne pour toi, aujourd’hui ?

FL Elle résonne de plusieurs manières. C’est d’abord l’idée de contrepoints à la grande histoire, avec des histoires plurielles : rendre les histoires fortes plus faibles et les histoires faibles plus fortes.

Au tournant des années 1980, au moment où les grands penseurs socio-anthropologues des techniques commencent à fixer la notion de Large Technical Systems (LTS), des travaux féministes viennent percuter l’histoire des techniques, et ouvrent de nouvelles perspectives critiques. Les LTS ne sont pas isolés comme objets d’étude à part entière dans l’historiographie, ce qui est paradoxal, car l’histoire de l’exclusion des femmes du champ de l’aménagement infrastructurel depuis le XVIIIe siècle a fait l’objet de nombreux travaux7. C’est le grand siècle de l’ingénierie, de la transformation du territoire productif, de la maîtrise des flux. C’est une période où le projet d’aménagement du territoire et d’urbanisme s’institutionnalise sur un imaginaire social et spatial techniciste, viriliste, sexiste, anthropocentré. L’architecture, comme l’ingénierie sont des champs disciplinaires encore assez conservateurs, par rapport à l’histoire ou à l’anthropologie qui s’est pas mal restructurée avec l’anthropologie environnementale et politique dans les années 1970. L’histoire française est très particulière avec l’École polytechnique et l’École des ponts et chaussées.
Le recueil Reclaim d’Émilie Hache8 donne à voir comment l’écoféminisme est venu chambouler cet imaginaire. Et au-delà de ce préfixe éco, il y a le techno ; beaucoup de penseuses et militantes étaient et sont technoféministes, avec des propos forts et radicaux sur la technique. Je pense notamment à Françoise d’Eaubonne, qui participe aux premières tentatives spectaculaires de sabotage à la centrale de Fessenheim9, et aussi à Susan Griffin qui a écrit sur le nucléaire10. Le début de l’histoire du mouvement féministe porte sur les objets de production d’électricité. Leur critique de la technique a été invisibilisée ; je souhaite approfondir mes recherches à ce sujet.

La critique en sciences sociales est souvent portée sur la non-neutralité des systèmes techniques. Il y a des enjeux dans ce qui est mis dans la machine. Cela étant, je vois aussi beaucoup d’enjeux dans les imaginaires sur lesquels repose l’ensemble technologique et structurel de nos sociétés. Cara New Daggett met l’accent sur les « masculinités renouvelables »11, notamment parce que tout ce champ de l’ingénierie qui se reconstruit autour du renouvelable reconduit sous d’autres formes des discours qui sont androcentrés et anthropocentrés. Mon hypothèse est que la figure de l’ingénieur et les infrastructures centralisées sont un puissant levier de la critique féministe. C’est notamment perceptible dans les travaux de Carolyn Merchant12, Sally Hacker13, et d’autres.

Cette critique est porteuse d’alternatives techniques, spatiales, qui renvoient à plusieurs travaux en train de se faire (par les personnes contribuant à ce recueil, et d’autres), sans y accoler systématiquement la notion de féminisme.

CM Qu’est-ce que les cultures féministes des techniques changent à la notion de communautés ? Dans les analyses qui sont faites sur les communs, les personnes qui prennent la parole sur la notion de communauté sont souvent des autrices féministes (Maria Mies par exemple). Dans un contexte où la question de la re-territorialisation devient centrale, comment peut-on penser la dimension communautaire sans que cela mène à un entre-soi ?

FL La question de la technique permet de reconstruire des phénomènes autour des communautés. On hérite de grandes infrastructures techniques, avec lesquelles la question de l’héritage est très problématique14. Dans ce monde peuplé d’objets et d’infrastructures qui sont des services publics, pensés dans des logiques d’économie d’échelle, pris dans des rapports coloniaux, la question de l’écologie politique est très fortement réappropriée par l’extrême droite. Comment reconstruire du commun à une échelle plus grande qu’une ferme de 10 personnes, en sortant d’une vision très individualiste de l’autonomie énergétique ?

L’infrastructure, c’est une pièce qui nous oblige à penser un collectif un peu plus grand. À ce titre, les échelles (variables) des Entreprises Locales de Distribution (ELD)15 sont intéressantes et constituent des systèmes d’échelles intermédiaires. Prats-de-Mollo-la-Preste et Metz sont deux exemples d’ELD assez différentes, mais toutes deux propices à la structuration d’une pensée du commun. L’infrastructure nous force à retrouver d’autres échelles de pensées.

CM Comment penser et articuler ces différentes échelles ? La question de la grande échelle est très corrélée à celle du service public et de l’action publique.

FL Comment reconstruit-on du public à d’autres échelles ? Il y a des échelles intermédiaires, mais aussi d’autres rapports d’interconnexion et c’est pour cela que l’histoire des ELD est passionnante.

Comment faire de la prospective autour d’autres communs techniques ? L’enjeu est de s’éloigner de la version très centralisatrice de l’État français tel que ça s’est construit dans les années 1950, avec une présence croissante de logiques libérales (par le numérique, et par l’arrivée d’opérateurs privés), pour développer une histoire de la pensée décentralisatrice. Il s’agit de questionner des futurs spéculatifs. Les responsables des syndicats des ELD ont d’ailleurs des connaissances territoriales très fines. Il me semble qu’un tel travail autour des futurs spéculatifs nécessite à la fois une dimension très « ingénierie technique », en partant d’un scénario de sobriété radical, et des réflexions politiques sur les manières de faire commun·s avec une multiplicité de pratiques.

Cela me fait penser aux travaux d’Isabelle Stengers16, et à la récente publication de Josep Rafanell I Orra17. Il y a la question de la composition : comment ces communautés coexistent, comment construire un archipel cosmotechnique ? L’écologie des relations nous montre que c’est très complexe et demande beaucoup de soin politique, de l’attention, et peut-être un certain art de la lenteur (à l’opposé de la technique moderne). Faire de la prospective à une échelle un peu ambitieuse, cela nécessite de s’ancrer dans l’épistémologie des savoirs situés.

CM Dans À bout de flux18, tu distingues deux types de micro-réseaux. L’un des deux ne change rien à l’équilibre (les micro-réseaux sont des systèmes secondaires, encastrés dans le grand réseau qui est le système primaire). L’autre rassemble des expériences qui relèveraient d’un changement de paradigme (les micro-réseaux deviendraient le système primaire, et le grand réseau le système secondaire). Qu’est-ce qui pourrait favoriser ce renversement ?

FL La technique ne suffit pas. Il y a trois choses à penser en même temps : 1/ les bases matérielles ; 2/ la gouvernance ; 3/ les imaginaires. Dans le faire communautés, il y a l’idée de « tenir la technique proche », qu’importe l’échelle des infrastructures. Laure Dobigny, dans sa thèse, a réalisé une analyse comparative entre les communautés énergétiques en France, en Allemagne, et en Autriche. L’une de ses conclusions, c’est qu’à partir du moment où il y a un processus d’« infrastructuration » actif, c’est-à-dire à partir du moment où un collectif se réunit autour d’un projet technique qui engage des réflexions autour des ressources et des consommations, il y a une forme de politisation qui peut mener à la sobriété. Être proche de la technique, cela signifie être capable de raisonner sur le projet énergétique du territoire dans lequel il se trouve.

C’est d’abord l’idée de contrepoints à la grande histoire, avec des histoires plurielles : rendre les histoires fortes plus faibles et les histoires faibles plus fortes.

Il y a une guerre économique, culturelle, intellectuelle en train de se faire sur ces sujets techniques. C’est important d’arriver à porter ces enjeux dans les milieux publics et institutionnels, pour soutenir voire peut-être arriver demain à recréer d’autres ELD et des régies communales. L’échelon communal me semble le plus intéressant et fertile pour expérimenter d’autres systèmes.


  1. Dans une démarche archéologique, se sont retrouvés ainsi rassemblés : le Dominium de John Adolphus Etzler en 1843, les lotissements autosuffisants de Leberecht Migge dans les années 1930, la petite maison autonome d’Alexander Pike, les recherches urbaines et territoriales sur l’utopie solaire et l’autonomie énergétique des Français Georges et Jeanne Marie Alexandroff et quelques autres dans les années 1970. 

  2. Voir les travaux de Cornélius Castoriadis, et ceux d’Hannah Arendt sur l’influence de l’évolution des rapports publics-privé sur les nécessités vitales. 

  3. Fanny Lopez,  Le rêve d’une déconnexion. De la maison à la cité auto-énergétique. Éd. La Vilette, 2014 

  4. Cette cellule va offrir le principal espace à la composition de l’histoire de l’électricité française de l’après-guerre. 

  5. Laboratoire Infrastructure, Architecture, Territoire (ENSA Paris-Malaquais) : https://paris-malaquais.archi.fr/la-recherche/p/laboratoire-liat 

  6. Le festival « La machine dans le jardin » a eu lieu du 18 au 20 août 2023 à Mellionnec, une commune rurale (située dans le département des Côtes- d’Armor, Bretagne) : https://lamachinedanslejardin.eu 

  7. Voir la sociologie des professions, d’autres travaux portés sur la fabrique des masculinités et des féminités performées par la technologie, ou encore les injonctions et assignations spatiales encore très présentes aujourd’hui. 

  8. Émilie Hache, Reclaim. Recueil de textes écoféministes. Éd. Cambourakis, collection « Sorcières », 2016. Cet ouvrage rassemble un ensemble de textes (théoriques, poétiques, fictifs, essayistes). 

  9. Françoise d’Eaubonne, Contre-violence ou la résistance à l’État. Éd. Cambourakis, 2023 

  10. Susan Griffin, La Femme et la Nature : Le rugissement en son sein. Éd. Le Pommier, 2021 

  11. Cara New Daggett, Pétromasculinité. Du mythe fossile patriarcal aux systèmes énergétiques féministes, Éd. Wildproject, 2023 

  12. Carolyn Merchant, Earthcare : Women and the Environment, éditions Routledge, 1996 

  13. Sally Hacker, The culture of engineering: Woman, workplace, and machine, Women’s Studies International Quarterly, 1981 

  14. La question de l’héritage a été récemment re-popularisée en France par des chercheurs comme Diego Landivar, Emmanuel Bonnet, Alexandre Monnin (cf. leur ouvrage Héritage et Fermeture, Éd. Divergences, 2021), et par d’autres à travers la question de la réparation et la transformation. 

  15. Les entreprises locales de distribution d’électricité et de gaz ou ELD assurent en France la distribution, la fourniture voire la production d’électricité ou de gaz sur leurs territoires (souvent à l’échelle communale et intercommunale). 

  16. Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun : Lecture de Whitehead en temps de débâcle. Éd. La Découverte, collection « Les Empêcheurs de penser en rond », 2020 

  17. Josep Rafanell I Orra, Petit traité de cosmoanarchisme. Éd. Divergences, 2023 

  18. Fanny Lopez, À bout de flux. Éd. Divergences, 2023. 

Coop des Milieux
Colophon

Colophon

Ce recueil a été élaboré dans le cadre du programme  Bifurcations Énergétiques porté par l’association Coop des Milieux.

Il s’appuie sur l’ouvrage « Faire communautés énergétiques. Recueil d’expériences à destination des assises des énergies citoyennes et renouvelables » (octobre 2023), réalisé dans le cadre l’opération de consolidation de la  Fabrique des Bifurcations Énergétiques, animée par la Coop des Milieux avec l’appui financier de l’ADEME (convention n°2205D0021).

Remerciements
Aux complices : Audrey Bard, Louiro Bard, Margot Cannizzo, Clément Chabot, Manu Chavance, Régis Contreau, Sébastien Énault, Sylvia Fredriksson, Timothée Goguely, Sophie Gosselin, Élodie Guevara, Arthur d’Herbemont, Steffie Kerzulec, Clément Lacroix, Emmanuel Laurent, Fanny Lopez, Quentin Mateus, Margot Medkour, Julie Mittelmann, Barbara Nicoloso, Gaspard Perreau-Saussine, Victor Petit, Emmanuel Poisson-Quinton, Stéphane Robert, Anna Sénéquier, Baptiste Soubra, Romain Thévenet, Maëlle Valfort, Jean-Michel Verrier, Louis Villard, Amandine Volard… Nous sommes reconnaissant·es des chemins empruntés avec vous, et des perspectives à venir !

Citer cet ouvrage
Coop des Milieux (éd.), « Faire communautés énergétiques. Recueil d’expériences à destination du colloque
“Les communautés d’énergie” », novembre 2023, 76 pages.
Licence Creative Commons – Attribution – Partage dans les mêmes conditions.

Version web
https://fabenergies.cc/publications/faire-communautes-energetiques

Contacter les co-auteur·ices
contact@coopmilieux.org

Direction éditoriale et créative
Coop des Milieux

Graphisme et développement web
Timothée Goguely

Typographies
Paysage, par Anton Moglia et Charter, par Matthew Carter

ISBN : 978-2-9590555-1-5
Dépôt légal : novembre 2023

Imprimé en France à 200 exemplaires
Papier Fedrigoni Freelife Vellum & carton gris
Imprimerie Média Graphic
23 Rue des Veyettes, 35000 Rennes